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                 ORGANBIDEXKA COL LIBRE
                           ou
       HEUREUX QUI COMME L’OISEAU FAIT UN BEAU VOYAGE

         
        
         Il a fallu d’abord briser la coquille...
         Percer les ténèbres protectrices... briser la gangue maternelle ... et y faire pénétrer la lumière...
         Vivre.
         L’oiseau ne dispose que de quelques semaines pour naître et grandir... apprendre les secrets des saisons, se faire complice des étoiles... apprivoiser l’horizon en fuite... cerner l’Univers... s’émanciper... et partir. Déjà.
         Foncer tout droit. Passer. Coûte que coûte.                                
         Encore. Toujours. Un éternel retour.        

         Qui de la coquille ou de la plume conserve le patrimoine ?         
         Qui, de l’oeuf ou de l’oiseau, garde la mémoire des trajets ancestraux ?
         Qui le premier ?
         Qui le dernier ?

Heureux qui comme l’oiseau fait un beau voyage.
        

         TOUJOURS PLUS HAUT

         Il y a dans la migration, comme une obligation, une obsession.

         Déjouer les pièges des intempéries, du relief, des prédateurs.

Aller plus loin par dessus les plaines et les vallées. Toujours plus haut par dessus les villages, plus vite que le temps qui vous a pris en chasse.

         Les plus petits paient un lourd tribut à leur périple.
         Nombreux sont ceux qui ne reviendront pas de cette odyssée.
         Il leur faut vaincre la montagne, passer par dessus les sommets, par dessous les vents.
         Ils grimpent en rase-motte et débouchent sur les crêtes où Eole brise leurs cohortes, les refoule, les déporte, les renvoie où ils ont eu tant de peine à s’arracher... là-bas, du fond de la vallée...

         Quelques fois ils se perchent, se ressourcent en une brève étape, frêles aéroplanes balancés sur leurs courtes pattes, fragiles aiguilles gainées de peau.
        
         Intensité pathétique d’un combat inégal, qui met aux prises le David ailé et le Goliath alizé qui jongle avec ces balles de plumes désorientées. 
        Regardez les passer et vous ne serez plus les mêmes...
        
AMBIANCE TRADITIONNELLE

             Le long de la frontière, un barrage de quelques milliers de postes de chasse loués aux enchères, intercepte les oiseaux au summum de leur effort, au moment où ils s’apprêtent à franchir les crêtes.       

              Cette chasse génère un grand nombre d’individus blessés qui ne sont pas ramassés. On déplore chaque année des tirs sur des espèces protégées.  
   
      Ce chasseur sachant se percher a pour mission d’effrayer les pigeons. Les palettes jetées sur les vols imitent l’attaque d’un prédateur et les font plonger vers les pentières, immenses filets que l’on rabat sur les oiseaux, alors que se déclenchent quelques salves nourries sur les fuyards...

          Que reste-t-il de la tradition quand la motivation n’est plus question de survie alimentaire ?
          Quand le véhicule tout terrain, la carabine à répétition et le congélateur ont modifié les habitudes et les comportements ?         

         Venir de si haut, voler si loin pour se faire arrêter à la frontière...
Destinée dérisoire de créatures sans défenses.

     Les migrants ne mériteraient ils pas quelques couloirs de silence ?

        
         ORGANBIDEXKA COL LIBRE

         En 1979, lors des adjudications qui distribuent les postes de tirs, un trio de naturalistes loue, avec ses deniers personnels, un des cols les moins chers. Un coup de poker osé pour proposer une alternative.
Les ornithologues assemblent quelques pièces de bois en un abri hexagonal baptisé “la ruche”.

        Dès lors, une présence continuelle durant quatre mois d’une activité bourdonnante va révéler le caractère exceptionnel du site et initier une formidable épopée.

         Organbidexka Col Libre est née !        
         Plus question de chasse !
         On compte les oiseaux du bout des yeux.
    
         Mais la libération de ce col déclencha la colère des chasseurs. Une délégation des plus hardis vint en expédition punitive pour intimider les naturalistes. Les forces de l’ordre calmèrent les échauffourées et la Presse relata le fait divers. Un vaste élan de solidarité de la part des associations nationales de protection de la nature donna de l’ampleur à l’initiative d’Organbidexka Col Libre.

         Du lever au coucher du soleil, des premiers milans noirs de juillet jusqu’aux dernières grues de novembre, les bénévoles de l’association se relaient pour assurer le suivi scientifique de la migration.
        
         Pas moins de 200 espèces peuvent y être reconnues.
         La diversité des volatiles qui passent par Organbidexka, en fait une des toutes premières écoles de formation à l’ornithologie.
                                                     
         Organbidexka est donc un des tous premiers sites européens par l’importance de son flux migratoire .
        
         Ce phénomène possède une explication logique.
         Il faut savoir que beaucoup de migrateurs utilisent les ascendances thermiques, dans lesquelles ils tournoient pour se hisser sans un coup d’aile, le plus haut possible. D’ascendances en ascendances, ils parcourent ainsi de longues distances avec le minimum d’énergie...

         La mémoire ancestrale des oiseaux les poussent à fuir les rigueurs de l’hiver, et partir vers le continent Africain.
         Le Bosphore et Gibraltar sont donc deux passages obligés pour éviter la méditerranée et l’Atlantique, où ils ne trouveraient ni nourriture, ni reposoirs.        
Certains oiseaux s’engagent à l’est par la Turquie, Israël.
D’autres mettent la cap à l’ouest, traversent la France et sont confrontés tôt ou tard à l’obstacle des Pyrénées.
              Devant les hauts sommets de la chaîne centrale, les oiseaux cherchent un passage plus aisé vers l’ouest, là où l’altitude est moindre.
         Or, la vallée qui mène à Organbidexka est une des premières qu’ils rencontrent, orientée dans le sens de leur déplacement.
         La topographie particulière du site concentre donc les vols dans cette vallée.          
         Détectés, identifiés, dénombrés, tous les représentants de la gent ailée sont notés avec heure de passage.
         Ces données s’accompagnent de relevés météorologiques : la nébulosité, la direction et la force du vent.
         Plein de chiffres qui courent sur les pages de petits carnets, comme autant de miroirs qui trahissent nos désirs de comprendre ce qui nous échappent.

         UN AUTRE REGARD

         O.C.L est une association sans but lucratif, qui ne vit que des dons de ses adhérents et de la vente d’un matériel pédagogique, en rapport avec ses objectifs, résumés par les termes de ce triptyque :                  
         ETUDE - PROTECTION - ACCUEIL.
         L’étude révèle la nécessité de partager ses passions, protéger un patrimoine commun qu’il faut mettre à la portée du public.
        
         DECRET SUR DES CRETES

         Autre col... Autre accueil.
         Près du parking, deux enclos grillagés délimitent un couloir qui canalise les piétons en route vers les crêtes...
         Mais en ce jour, les vols de palombes sont moins nombreux que les visiteurs...
             De la voix et du geste, un chasseur agacé refoule des promeneurs et les invite à passer leur chemin...

         Puis un vol de pigeons provoque le retour précipité de l’adjudicataire à son poste et déclenche l’ouverture du feu...

         Un moment plus tard, excédé par les arrivées continuelles des visiteurs, le chasseur  saisit une tenaille et s’en prend aux enclos à moutons du berger local... En quelques minutes, il tend en travers du passage, un double rang de barbelés dissuasifs...
         L’adjudicataire n’a pas le temps de finir sa tâche que débarque une quinzaine de marcheurs espagnols...
         L’échange culturel sera bref, unilatéral, sans équivoque.
            
                     
         Suite à ces incidents, le maire de la commune concernée prit un arrêté municipal interdisant la randonnée afin de préserver la sécurité sur ces crêtes...

         ESSAIMAGE

         Afin d’étudier plus précisément le flux migratoire trans-pyrénéen, l’association a essaimé sur deux autres cols situés plus à l’ouest. A Lizarieta et Lindux, les permanents d’OCL effectuent des comptages pour la seule période du passage des pigeons et des grues.

         STATUTS

         Les oiseaux qui survolent les crêtes n’ont pas tous le même destin.
         Les Hommes ont voué un culte aux grues cendrées, les ont consacrées depuis l’Antiquité. Leur formation en V est destinée à améliorer l’aérodynamisme du groupe. L’oiseau en tête de vol facilite la pénétration de l’air pour ses congénères. Il suffit de le relayer régulièrement pour parcourir de longues distances avec un minimum d’effort. En raison de leur méthode de vol solidaire, les Hommes ont vu en elles le symbole de la sagesse.

         Ainsi, l’Homme qui regarde les oiseaux leur accorde des statuts. Certains sont protégés. D’autres sont gibiers.
         Certains sont prétendus nuisibles, d’autres utiles selon l’action qu’ils exercent sur les enjeux de l’Homme.

         Les petits sont moins prisés que les gros. On néglige l’insignifiance des “traîne-buissons”, ceux que le vent refoule.         
         On aime la puissance, la majesté des grands de ce ciel, ceux qui se jouent de l’apesanteur. Notre vanité s’accorderait-elle d’être regardée de haut par plus petit que soi ?
         Y a-t-il dans ses sentiments, cet anthropomorphisme exacerbé, toute la frustration d’un petit Icare, du terrien prisonnier de l’apesanteur, jaloux de la liberté des oiseaux ?         
        
         Il y a deux façons de s’approprier cette liberté.
         L’une, radicale, interrompt le mouvement en plein vol et y met un terme définitif. .
         L’autre est d’ordre plus contemplatif.
         Les uns prélèvent, les autres préservent.
         Le chasseur et le naturaliste sont frères, mais séparés par la nature. Leur nature.
         Leur dialogue est difficile.
         Ils doivent se partager la Terre, et le ciel. Ils peuvent prendre la terre et récolter les fruits. Ils peuvent louer le ciel, mais à qui appartiennent les oiseaux qui le traversent ?
         A qui revient l’oiseau né en Norvège, qui passe l’hiver en Espagne et tombe sur un pâturage pyrénéen ?
         L’oiseau  survole nos querelles économiques et peut évoluer sans limites, sans frontières.

         CAPRICES DES LIEUX
        
         Des vagues ouatées ont déferlé sur les crêtes, ont noyé les fonds de vallée et gommé les sommets. Des écharpes de brume encerclent Organbidexka. D’humeur vagabonde et capricieuse, la météo évolue vite à 1200 m.
             Peu d’oiseaux tenteront de franchir cette barrière opaque et on ne peut distinguer plus loin que le bout de sa longue-vue. L’heure est au rassemblement...

        
         EPILOGUE

         Dans l’azur matinal, quelques silhouettes légères lévitent en fond de vallée.
         La ruche bourdonne dès l’aube. Tous les matins de météo favorable, le compteur d’oiseaux grimpe sur le toit de la montagne pour reprendre sa quête saisonnière.
         L’ornithologue observe, étudie, s’émerveille... Il est le berger de troupeaux libres, indomptables. La sentinelle attendant de paisibles escadrilles.
          Il est un témoin studieux qui se garde bien d’intervenir dans le processus d’un cycle immuable, d’un instinct irrépressible qui pousse des migrants vers un climat plus hospitalier.
        
         Mais quel sens peut revêtir la libération d’un seul col ?
         Un col libre, c’est quoi ?
         Une petite goutte d’eau dans un océan ?
         OCL, c’est quoi ?
         Une association d’utopistes qui bousculent la tradition, voudraient remplacer les fusils par des longues-vues ?

Combien de temps pour dépassionner les débats ?
Combien d’années avant de planter une autre bannière sur un pertuis voisin ?
La migration des oiseaux pose tant de questions.

         Organbidexka Col Libre n’est qu’un symbole. Grandiose et dérisoire.
         Le symbole d’un partage légitime de l’espace pour que plumes blanches et plumes noires franchissent la frontière d’un même élan...