CES OISEAUX QUI NOUS OBSERVENT

 

            Vous savez ce que c’est, le doute ? Un petit caillou au fond de sa chaussure, qu’on essaie de chasser dans un coin pour l’oublier, le rendre le moins gênant possible. Mais il reste là, tenace et on finit par endurer sa douleur, parce qu’on ne prend pas le temps de défaire ses lacets. Le doute, c’est un peu ça, en pire. On ne peut pas le faire dégager quand il s’est immiscé. Il distille son venin, à petite dose et finit par prendre toute la place. On ne peut pas défaire les lacets de sa conscience.

            Je crois que la première fois où le doute s’est glissé en moi, c’est en allant au boulot, en passant chaque matin devant une buse perchée sur la même branche morte. Habituellement, je trouvais ce phénomène plutôt réjouissant, voire même rassurant : la même buse fidèle sur la même branche. C’était un point de repère quotidien. Quelque chose de stable dans l’aléatoire... Presque une forme de complicité.

            Ce matin-là, quelques kilomètres avant, j’en étais à me demander si elle serait au rendez-vous. Je l’espérais secrètement. Et puis en la voyant, soudain, le doute ! Vous savez ce que c’est. Je me suis dit que c’était elle qui m’observait, qui attendait mon passage. Je me suis mis à lui prêter des sentiments, des intentions. S’était-elle demandé, en se perchant, si j’allais passer ?  Percevait-elle ma régularité, ma ponctualité, mes retards ?
            Je versais alors dans un anthropocentrisme débridé. Et si elle comptait les gens de passage ?!! Et si elle m’étudiait ?! Au début, ces réflexions m’ont amusé. Puis le doute... Vous savez ce que c’est ! Quelques kilomètres plus loin, sur la même route, le même matin, j’aperçois de loin, un tarier pâtre, sur le fil téléphonique. Je ralentis, me penche sur le tableau de bord en passant à sa hauteur, et le fixe au travers du pare-brise. Lui aussi est penché sur mon véhicule défilant au pas. Sa tête suit mon déplacement. Nos regards se croisent.
Ceci confirme mes impressions naissantes.
            Surtout qu’après l’avoir dépassé, dans mon rétroviseur, je le vois plonger vers le fossé où doit s’abriter son nid. Il va faire son rapport à sa famille, peut-être noter l’heure de mon passage !
            J’en suis troublé et ne parviens plus à chasser ces drôles d’idées. Mes doutes glissent vers la paranoïa...

            Durant la journée, je traque l’omniprésence des volatiles. Là, une hirondelle de fenêtre sous le toit du réfectoire. Juste une tête posée au bord du nid, en train d’espionner mes moindres faits et gestes. Ici, comme un périscope, une cane colvert, par dessus les graminées de la prairie, surveille mes déplacements. Quand je me tourne ostensiblement dans sa direction, elle s’abaisse lentement et disparaît dans le foin...
            Ils sont partout ! Ils m’observent !

 

            Je n’ai alors plus qu’une obsession : leur échapper, me soustraire à leur regard. Je me mets à fuir tout espace dégagé. Je cours dans le bois voisin pour me dissimuler sous un buisson de houx. Enfin seul ! Ils ne peuvent plus me voir. Ou, du moins, je ne les surprends plus à m’observer. Je n’entends plus que quelques chants disséminés. Enfin tranquille !

            Et puis tout à coup, à deux mètres, sur ma gauche, un rouge gorge me fixe de sa prunelle sombre. Il décolle, se repose à droite, volette encore en alternant les pauses observatrices et les manoeuvres d’encerclement rapproché. Je m’élance dans la futaie et m’arrête dans une clairière pour reprendre mon souffle. J’inspecte les environs, lève la tête et aperçoit un bec qui dépasse d’un orifice dans l’écorce d’un hêtre proche. Un pic noir ! Je reprends ma fuite désespérée, sors du bois et m’effondre dans la prairie, là même où tout à l’heure, la cane colvert...
            Je suis sur le dos, les yeux fermés, haletant. Qu’est-ce qui me prend ? Ce qui, au départ, a pu ressembler à un jeu, vire au cauchemar.
            J’ouvre les yeux. Là-haut, au zénith, planent deux buses. Leurs lents mouvements circulaires tracent d’invisibles orbes dont mon corps allongé représente l’exact épicentre ! Quelques scènes des “ Oiseaux” d’Hitchcock me reviennent en  mémoire...

            Inutile de courir, ils sont partout !

            Je me relève calmement et regagne mon véhicule. Il n’y a que chez moi que je trouverai refuge. Et encore ! L’autre jour, une hirondelle rustique, perchée sur le montant de la fenêtre de notre chambre, est venue troubler la tendre sieste que j’avais entreprise avec ma femme...
            Les oiseaux sont partout ! Comment ne m’en suis-je pas rendu compte plus tôt ? Leurs facilités de déplacement, leurs performances visuelles, leur discrétion leur permettent de nous épier aisément.

            Je repense soudain à toutes ces espèces qui fréquentent mon tas de compost, au fond du jardin, là où pourrissent tous les déchets organiques, rebut du régime alimentaire familial. Ils savent aussi ce que je mange ! Je frémis en me remémorant qu’un couple de mésanges charbonnières squatte ma boîte aux lettres. Ils contrôlent aussi mon courrier ! Ils ont accès aux confidences de mes amis, à mes avis d’imposition, ma consommation d’électricité !...

            Je ne peux rien leur cacher. Ils sont partout, organisés, puissants ! Qui peut m’écouter, me comprendre ? On va me prendre pour un fou !
A quelle oreille attentive puis-je me confier ?
            Si je le fais aujourd’hui devant vous, c’est bien parce que j’ai réussi à me sortir de ce délire.

            Ils sont partout ! Ils m’observent. Fuir est inutile. Ils se passent le mot, se relaient dans les filatures... D’observateur, je suis devenu observé ! Qu’à cela ne tienne, entrons dans leur jeu...
            Il ne reste qu’une solution : leur faire face.                                    
           
            J’ai donc accepté leur regard inquisiteur. Petit à petit, je suis sorti de ma retraite, je me suis carrément exposé à tous leurs vents. 
            Et la tendance s’est inversée.

            Je me suis dit que c’était la première fois qu’on s’intéressait autant à moi. N’est-ce pas valorisant d’être digne d’intérêt ? Je devins peu à peu assez fier d’être l’objet de tant de sollicitude. J’étais un sujet d’étude, un cobaye, en quelque sorte. Je voulais leur donner le meilleur de ma personne et, à travers moi, la meilleure image de l’humanité toute entière. Finalement, je n’avais pas à souffrir de leur curiosité et je mis tout en oeuvre pour leur faciliter les recherches. J’ai varié mon régime alimentaire, ouvert mes fenêtres, demandé au facteur d’ouvrir mon courrier avant de le mettre dans la boîte. Quand je l’eus convaincu, il me regarda bizarrement, mais s’exécuta. Cela me valut aussi quelques désagréments avec ma femme, le voisinage... Mais je tins bon.

            Je me sentais “élu”, sans une once d’orgueil. J’en devins plus vertueux. Je me mis à réfléchir sur  les raisons de ma présence et sur mon rôle sur cette terre. Je voulais me rendre utile à la gent ailée, nécessaire, incontournable. Du genre de l’individu qu’on aime et qu’on protège. J’essayais de convaincre mes voisins, mes collègues. Je ne voulais pas me sentir seul, devenir rare. Pas une espèce en voie de disparition, plutôt en voie d’apparition.
            Je me demandais si les oiseaux étaient capables de nous donner des statuts. Vous voyez le tableau ?
            Certains humains gibiers, d’autres protégés ? 
            Des nuisibles, d’autres utiles ?
            A quel individu dispenser le droit de se développer ? A quel autre  prendre la vie ? Comment réguler ? A quelle période ? Au moment des grandes migrations qui concentrent les groupes aux péages d’autoroute ? Intervenir dès la maternité ? Prélever par classe d’âge ? En élever quelques spécimens pour repeupler ? En enfermer à des fins pédagogiques ? Naturaliser les plus beaux spécimens ?

            Toutes ces questions me firent sourire.           
            Ma conscience d'être m’empêche de me considérer comme un oiseau qui n'agit que par instinct, pulsions, et ne limite sa vie qu’aux fonctions essentielles d’alimentation, de repos et de reproduction. Je suis une créature humaine, soumise à des droits et des devoirs, disposant d’un temps de loisirs que j’occupe à ma guise, à observer les piafs, entre autres...
            Ils sont des révélateurs. L’évolution de leurs effectifs, la connaissance de leurs moeurs, sont riches d’informations sur les transformations des nôtres.
            Quelle chance de savoir les apprécier, de pouvoir en jouir !

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            Je repris mes jumelles et sautai dans ma voiture.           
            J’avais rendez vous avec une buse, quelque part, sur une branche morte...