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LES DENTS DE LA MARE, LE RETOUR

On m’appelle l’Alien des eaux dormantes
Le Jack l’éventreur de l’onde glauque
Je suis un cauchemar aquatique
La terreur des profondeurs

De tout ce que je trucide,
Ne reste qu’enveloppe translucide
Plus légère qu’un fétu de paille
Une carapace vidée de ses entrailles

J’appartiens à l’espèce dytique
Je suis insecte antipathique

Rivé à mon garde-manger
Par mes mandibules acérées
J’injecte ma salive toxique
Qui dissout tout tissu organique

Je suis équipé vous savez
Vraiment je me plais
Je suis parfait !

Je suis un cauchemar aquatique
La terreur des proffff….

Alors que je m’éreinte
A lui échapper,
Il desserre son étreinte
Et me laisse tomber...

Du haut de son perchoir
Dans l’eau me laisse choir !
Aussitôt me mets à nager
Avec une seule idée : me cacher !

Aujourd'hui, je peux, sans façon
Me livrer à une grande introspection
Et vous conter par le menu
Ce que de moi il est advenu

A travers mon épopée fantastique
Voici la vie palpitante des dytiques.

Bien avant vous, sur cette terre,
j’ai fait mon apparition.
Ma présence remonte à des millénaires.
Mes ancêtres ont survécu aux glaciations.

C’est comme un petit miracle
Une attente enfin assouvie
L’hiver entame sa débâcle
La mare revient à la vie  

Grande prodigalité de la nature
Qui prévoit pour les plus fragiles
Un grand nombre de créatures
Pour compenser les pertes inutiles

Mon père balade sa carapace
Dans les bas-fonds obscurs
Il monte bientôt en surface
Pour une nouvelle aventure

Il décolle solitaire,
A l’approche du soir
Et en vol crépusculaire
Repère les aquatiques miroirs

C’est ainsi que fortuitement
Il vole vers son rendez vous galant

Ivre de transports amoureux
Sur la carapace de son alter ego
A coups d'avirons vigoureux
Il l'entraîne dans un tango

Enfin entré dans ses bonnes grâces
Papa rencarde sa légitime
Il la cajole, il l’enlace
Pour y consommer l’acte ultime

Chevauchement de naucores
Et pas de deux de ranâtres
L’heure est aux corps à corps
On ne songe qu’à s’ébattre…

Filatures puériles
Pour cache-cache triton…
Et noces de coton
Pour le grand hydrophile.

L’époque est au batifolage
Aux étreintes sans détours
Volupté et humeur volage    
C’est le temps des amours

Dans des parties en doublette
Les libellules s’entremêlent
En un ballet sans queue ni tête
Entre terre et septième ciel

Partout on se chevauche        
On profite de ce lupanar.
Mais au milieu de la débauche
Surgissent parfois de petits traquenards

Parmi ces joyeux ébats
Partout dans cette basse-fosse
Se perpétue l’éternel combat
Entre éros et thanatos.

Après avoir été séduite
Ma génitrice va déposer ensuite
Sa ponte sur des tiges
Puis l’abandonne, la néglige,
Et reprend ses pérégrinations…

Je suis le fruit de son union.

Je pense avec nostalgie
A ma prime jeunesse
A cette époque bénie
Où j’acquis mes lettres de noblesse

J’ai l’appétit titanesque
Et n’existe que par mes mandibules
Mon régime est gargantuesque
Et de Bacchus je suis l’émule

Rivé à mon garde-manger
Par mes mandibules acérées
J’injecte ma salive toxique
Qui dissout tout tissu organique

Mes proies sont des marionnettes
Au bout de ma fourchette

Par mon abdomen que j’étire
En surface je respire
Je suis moche, je suis méchant
J’ai deux glaives effilés
Mes arguments sont très tranchants
Je les plonge dans les filets.

Aucun scrupule ne m’assaille
A l’heure de remplir mes entrailles
Je ne crains pas les enfers
Et m’attaque à mon frère.

Nous semons la terreur,
Je ne tolère pas d’importun
Nous sommes deux highlanders
Il ne doit en rester qu’un.

Si je capture c’est par réflexe
Inutile de me mettre à l’index
Aucun risque de génocide
Dans ce crime fratricide

Je le harponne, le presse, le fouille,
Et ne laisse qu’une dépouille.

Une proie s’approche de l’emballage
Inversion des rôles dénué de revanche
Dans cet acte de recyclage
Ce n’est que sa faim qu’elle épanche

La sélection naturelle est gourmande
Et toute créature qui subsiste
Met à profit la moindre offrande
Se doit d’être opportuniste

Depuis les retours épisodiques
Du martin autour de moi
Je crains l’oiseau diabolique
Et vis terrorisé, en grand désarroi

J’ai appris l’humilité
Le dérisoire de l’existence
Compris de chaque chose l’utilité
Et ma profonde insignifiance

Chacun est le fruit d’une adaptation
Le simple maillon d’un imbroglio
En perpétuelle évolution
Depuis des temps immémoriaux

Insectes, reptiles, oiseaux, amphibiens,
Tissent chaque jour leur odyssée
Racontant ainsi au quotidien
La chronique d’une mare annoncée

La partie aérienne doit beaucoup
Aux liens étroits et divers
Qui unissent le dessus au dessous
Et font la richesse de cet univers

Un déplacement inopportun
Peut combler un bon apôtre
Et la mort des uns
Favorise la naissance des autres

Usurpation fortuite
Ou cohabitation illégitime
L’action tourne à l’insolite
Dans un recoin intime

Peu à peu subtilement        
la nuit enlève les teintes à la mare
Une chorale nocturne frénétiquement
Laisse libre cours au tintamarre…

Je me dis que chaque matin        
Est peut être mon dernier
Je sens que m’échappe mon destin
Le cauchemar reste entier

La même idée me met en rage
De chasseur, je suis devenu proie.
Et toujours la même image :
Un bec qui me broie !

Tous les jours, au dessus de ma tête,
A ma plus grande détresse,
Elle est là qui me guette,
Cette épée de Damoclès

En totale insécurité
Plus que l’ombre de moi-même
Je reste là à me terrer
Entonnant déjà mon requiem

Même la larve de libellule
S’imagine avoir tous les droits
Naguère elle craignait mes mandibules
Et maintenant me chipe ma proie !

A mes victimes les plus faciles
Je n’inspire même plus d’effroi
Elles ne craignent aucun péril
Et profitent de mon désarroi

Victime d’un délire paranoïaque,
Je le revois toujours et encore
Redoutant sans cesse une attaque
De ce bouffeur de hareng saur.

Il fallait l’éviter à tout prix
Et enfin je repris espoir
Le jour où je compris
qu’il lui fallait un perchoir

Hors de portée des branchages
A la base de mon lynchage
Je me réfugie vers les herbacées
Loin des espaces arborés.

Le pêcheur rendu inoffensif
C’en est fini de ma quarantaine
Enfin, je peux, contemplatif
Profiter de mon domaine

Ma position est moins précaire
Bien malin s’il peut m’attraper
Je savoure enfin un repos salutaire
A l’abri de…

Quel est ce martin gigantesque        
Avec de si longs appuis ?
Quel emplumé grotesque
Promène son perchoir avec lui ?

J’échappe de peu à son bec
Mais l’échalas sans faire de manière
Après ce premier échec
Se venge sur mes frères

Avec nos glaives dérisoires
Que pouvons-nous opposer
Sinon une fuite illusoire
A ces mortels baisers ?

Encore un bec et deux ailes
Attachés à ma perte
Et ma concession éternelle
Dans un jabot offerte.

La peste soit de l’évolution
Qui engendre une telle malédiction !
Qu’il y ait ou pas de perchoir
Je ne suis en sécurité nulle part

Pour éviter cette sentinelle
Il n’y a qu’une échappatoire
Me doter d’une paire d’ailes
Et m’envoler sans retard.

La vie larvaire semble misère
Mais n’est qu’étape temporaire
Se réincarner, vivre deux vies
Qui n’en a jamais ressenti l’envie ?

Un beau matin, la larve de libellule
S'extrait peu à peu de la fange
Se met à jouer les funambules
et s'en va tutoyer les anges.

S’en remettant à sa bonne étoile
Elle révèle sans faux-semblants
Son intention de mettre les voiles
Sa combinaison cousue de fil blanc

Je me sens las, désemparé, fatigué
Peut être d’avoir trop navigué
J’aimerais tant m’enfuir
Mais je ne peux que m’enfouir

Si cette mare doit être ma tombe
Autant en explorer les catacombes
Et loin des vanités, des luttes frivoles,
En toute impunité, je disparais dans ma geôle.

En un lieu indéfini, sans lumière
Je passe par un état intermédiaire
Une errance entre la vie et la mort
Où j'attends la résolution de mon sort.        

Pendant que se développent mes arcanes
L’eau peu à peu s’évapore
Au dessus de ma cabane
Changement de décor

Chaque jour qui passe
La situation empire.
La mare de guerre lasse
Va se désemplir

S’engage une course contre la mare
Et ils s’éloignent des berges.
En un repli vers nulle part
Ensemble ils convergent.

Ils n’ont plus qu’un seul souci
Et se pressent car tous ceux-là,
Vont chercher dans l’eau d’ici
Un répit avant l’au-delà.

Au royaume des limbes, du néant,
Mon esprit achève sa mutation
Je suis un être différent
Qui aspire à sa libération.

J’émerge enfin de la terre
Et pose ébloui, plein d’espoir
Sur mon aérien univers
Un nouveau regard

L’eau a joué les filles de l’air !
La terre se morcelle
Dernier tableau, ultime enfer
La boue se craquelle

De ma fraîche métamorphose
J’attendais une délivrance
Un futur en apothéose
Je dois reprendre mes errances

Une petite statue calcaire
A la funeste destinée
S’en retourne poussière
Ultime témoin infortuné

Dans l’herbe gît un oripeau.
De façon tout à fait volontaire,
La couleuvre est la première
A y laisser la peau

J'appartiens à l'espèce dytique
J'ai survécu aux glaciations
Mais un réchauffement climatique
Pourrait-il provoquer ma disparition ?

Rien ne me sera épargné
Ici-bas sur la terre
Il faut bien me résigner
A cette vie de misère

A ce destin de forçat…

Adieu monde ingrat !!
Dans une prairie enchanteresse
Une petite mare circulaire
Comme un espoir, une promesse
M’offre une hospitalité salutaire

Je vous parle du fond d’une piaule
Aux berges inabordables
Dans le havre de paix en tôle
D’une falaise interminable

Pas de promontoire pour décoller
Et mes ambitions personnelles
Se limitent à des brasses coulées
Dans une ronde éternelle.

Mais dans cette retraite stérile
Qui me condamne à la disette
Je ne crains aucun péril
Et vit comme un ascète

J’ai certes peu de proies
Mais ma sécurité est assurée
J’ai confiance en ces parois
Car je ne v… vois pas ce qui… 

… AAAHHHHH !!!! NOOOONNNN !!!!

 

         LES DENTS DE LA Mare I        

On m’appelle l’Alien des eaux dormantes
Le Jack l’éventreur de l’onde glauque
Je suis un cauchemar aquatique
La terreur des profondeurs

D’une démarche funambule
En eaux troubles je déambule
Mais je n’ai pas une très bonne vue
Et patiemment reste à l’affût

Ma posture préférée : tête en bas et reins arqués
Fausse mine indifférente
Et cambrure dilettante
Cachent des instincts bien meurtriers

Tout ce qui passe à ma portée
Finit planté sur mes crochets
J’appartiens à l’espèce dytique
Je suis insecte antipathique

D’une détente brutale,
J’épingle, j’empale
Du harpon je suis le roi
Je transperce mes proies

Je suis équipé vous savez
Vraiment je me plais
Je suis parfait !

Rivé à mon garde-manger
Par mes mandibules acérées
J’injecte ma salive toxique
Qui dissout tout tissu organique

Mon liquide corrosif accomplit son œuvre
Et prépare mon hors-d’œuvre
Les grosses bouchées me font vomir
C’est du velouté auquel j’aspire

Je suis gourmand, je suis gourmet
Et ne survis en sirotant que des repas liquéfiés
Par mon abdomen que j’étire
En surface je respire

Une simple mouche qui se noie
Fournit aussitôt une proie
A une autre carnassière
Animée de pulsions meurtrières

J’ai nommé la larve de libellule
Mais pour la chasse, elle est nulle !
C’est à croire fichtre diantre
Qu’elle a les yeux plus gros que le ventre !

Même une cible diminuée
Elle a du mal à l’achever
Ce bras articulé sous son menton
Ne peut venir à bout d’un moucheron
Tous ses essais seront vains
Elle jeûnera jusqu’à demain.

Elle n’est pas douée la bougresse
Jamais vu telle maladresse !
Pour que cesse ses vaines attaques
Je la chope par le colback !
La prédation, c’est donner la mort
Pour la survie du plus fort

A tout futur, je coupe les ailes
C’est de la sélection naturelle
Il n’y a rien de méchant
Un contenu change de contenant

De tout ce que je trucide,
Ne reste qu’enveloppe translucide
Plus légère qu’un fétu de paille
Une carapace vidée de ses entrailles

Je suis adepte du curare
Et si les proies se font plus rares
Je m’attaque à mes frères
Avant de me vouer aux enfers
Sachez humains
Que c’est question d’instinct
Vous êtes bien mal placés
pour me blâmer

C’est ainsi pour tous ceux qui naissent
Il en va de l’avenir des espèces
En jeu est la survie
Il faut en payer le prix

Par une ultime métamorphose
Dans l’intimité d’une alcôve ensablée
Par le mystère de la métempsychose
Dans une chambre envasée
J’accomplirai ma destinée
Devenir adulte parfait

Vivre deux vies, se réincarner
Qui un jour n’en a pas rêvé ?

Tout aussi vorace,
Tout aussi rapace
Je reprendrai mon carnage
Mes contrats de tueur à gages

Je suis le plus fort,
 je perfore
Il n’y a pas pire,
 je déchire
J’éventre, je lacère
Et me régale des viscères

Qui croise ma route
Fait mon casse-croûte
Je n’écoute que ma faim
Je suis un briseur de destin

Vraiment je me plais
Je suis parfait

Grâce à ma renaissance subtile
Je serai devenu volatile
De paire d’ailes je serai nanti
Et devant témoins ébahis
Vers d’autres mares assoupies
Dans l’obscurité abyssale
J’irai en errance éternelle
En étreintes fatales
Distribuer mon baiser mortel

A moi l’espace aérien
J’attends cet instant divin
Mais avant de conquérir les cimes
Je ferai bien d’autres victimes

Ceux qui me taxent de larve misérable
Ne savent pas de quoi je suis capable
On m’appelle  Jack l’éventreur
La terreur des proffff….