MES POCHES

            J’ai un truc pour tuer le temps dans l’affût : faire mes poches.
J’en dresse un inventaire exhaustif : tri des épingles à linge, des élastiques, des cordelettes, des sacs en plastique, des petites boîtes. Je vide tout l’attirail par terre et balance une vieille pastille échappée d’un paquet terminé depuis longtemps. Et puis aérer la cagoule, défroisser les gants. Faire jouer la virole de l'Opinel.
            Une fois cette étape franchie, il reste à vider complètement mes poches de leur substance. Il faut tirer sur la doublure, la retourner pour accéder à ce qui reste au fond. Un amas hétéroclite constitue la partie la plus intéressante et fournit ce qui se fait de plus efficace pour tuer le temps dans l’affût.
            J’y trouve de quoi remplir une tasse de résidus de feuilles, de brindilles dont je me demande bien comment elles ont pu s’entasser là. Il s’y incruste des fragments d'écorce, des miettes de biscuits ou de madeleines qui font remonter les souvenirs des affûts précédents...
            D’où proviennent ces aiguilles de pins ? Des parcelles de Thiolais, la dernière fois que j’ai cueilli des chanterelles grises ? C’était le jour où j’ai trouvé un bois de chevreuil et entendu les grues en migration. A moins qu’elles ne viennent du Cantal, de la Pinhatèla, lors du week end de brame, en octobre... Chaque petit vestige me ramène vers un passé plus ou moins révolu. Je remonte le temps, comme si je feuillettais mon calepin à l'envers...
            Des bouts de fougères, maintenant. Là, c’est plus difficile de connaître leur origine... Ce qui est drôle, c’est de s’en débarrasser au bord de l’étang de Goule autour duquel ne pousse aucune fougère. Il me plaît d’imaginer la surprise d’un pêcheur qui s’installerait demain à ma place. Encore faudrait-il qu’il remarque ces fragments épars... Et pour le cas où il les verrait, ça m’en boucherait un coin qu’il se pose la question de savoir d’où ils proviennent.
            A la fin de l’affût, je mets un terme à mes fouilles et abandonne un conglomérat de vestiges qui m’ont emmené bien loin de mes poches. Le temps a passé assez vite finalement, et je repars allégé vers d’autres étangs, d’autres futaies, d’autres balades au cours desquelles mes poches vont refaire le plein de témoins de saisons en marche, de miettes de madeleines...

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