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            SI LA FORET M’ETAIT COMPTEE

 

TABLEAU 1 : UN PETIT BOUT DE FORET

    
     On a tous dans le coeur un petit bout de forêt, une cabane en haut d’un arbre, un souvenir qui prend racine quelque part entre balades familiales et parties de cache-cache...
     On garde longtemps en soi la crainte de l’ombre dans les futaies, la peur des créatures sauvages qui ressurgiraient de la lecture des contes qui ont bercé notre enfance…
     Mélange de craintes et d’attirances qu’on aime à éprouver le temps d’un hors-pistes... dans une forêt originelle où l’on s’égarerait... pour mieux se retrouver...

      Il m’a fallu franchir les années, les distances pour retrouver cette forêt perdue… La destination de mon voyage, le choix de mon exil ne doit rien au hasard.
      
       Grand bond dans le temps, que rythme un lent dégel. Comme une petite horloge naturelle qui sonne le glas des frimas, sa timide perfusion ramène la vie. Le compte à rebours liquide égrène mes souvenirs et me ramène dans la forêt de mon enfance... C’est là que tout a commencé.

                                              

TABLEAU 2 : ENFANCE

Sylvestre ! Sylvestre !! Où tu es ? T’es avec ta sœur ?

Sylvestre ! Sylvestre !! Tu pourrais répondre quand on appelle !!   On vous croyait perdu !
Grand bond dans le temps pour t’amener par mon chemin, mes pistes forestières. Pour t’expliquer comment j’en suis arrivé là, pour que tu comprennes bien par où je suis passé, pour retrouver la forêt de mes rêves…

TABLEAU 3 : PRINTEMPS

Gouttelettes, ruisseaux, torrents
Ce n’est pas encore le printemps.
Sur terre, dans l’eau, dans l’air,
Ce n’est déjà plus l’hiver.
La forêt est ta confidente
Espoirs de lendemains qui chantent.

Gouttelettes, ruisseaux, torrents
Ce n’est pas encore le printemps.
Sur terre, dans l’eau, dans l’air,
Ce n’est déjà plus l’hiver.

La débâcle de l’hiver se traduit d’abord dans la flaque où les grenouilles ont pondu. Même si le gel lui est promis, même s’il ne doit jamais donner la vie, la promesse est dans l’oeuf. Le printemps naît dans l’eau et donne le départ de la course à la vie.

     Dans la forêt, il y a tant de petits bruits… Tant de fuites insoupçonnées, tant de regards posés sur vous, tant de créatures inquiètes qui épient vos moindres gestes sans que vous vous en doutiez...

Le printemps qui anime la flaque, fertilise bientôt le sol. Puis il escalade les troncs jusqu’au bout de la plus haute branche…

Sylvestre !? Où tu es ? Tu vas répondre, oui !!

enfant : Il y a tant à voir dans la forêt.
adulte : Il y a tant de façons de voir la forêt !    
enfant : les choses curieuses sont souvent là où on s’y attend le moins.
Adulte : Mille petits phénomènes nous prennent au dépourvu
Enfant : Le tout, c’est d’être attentif au moindre mouvement… et ne rien manquer…
Adulte : à quelque échelle que ce soit !

TABLEAU 4 : MA FORET           

Sylvestre !? Où tu es ?

C’est ma forêt à moi et elle tient dans ma tête
Sur le bout de mes doigts, au fond de mes mirettes.
Il suffit qu’une seule fois tu entrouvres la porte
Afin qu’elle soit en toi et jamais ne ressorte.

Tu te mets à genoux et tu changes d’échelle
Te voilà tu ne sais où, dans un monde parallèle.
Personne ne te la montre, il suffit de si peu
Pour que tu la rencontres au hasard de tes jeux.

C’est ta forêt à toi, tu l’emmènes n’importe où
Les yeux fermés, crois moi, elle te suivra partout.
Elle n’est jamais la même et au gré des saisons
Chacun des stratagèmes vient défier la raison.

Elle n’appartient qu’à toi, mais si tu la partages
Tu verras bien, ma foi, qu’on y entre à tout âge.
C’est un royaume sacré, ton petit territoire
Pour ta boîte à secrets, tu inventes des histoires.

 

  Dans la forêt de mes rêves enfantins, j’ai appris à épier les créatures.

 Endosser tous les pelages, tous les plumages… enfiler toutes les carapaces. N’avoir qu’une idée en tête :  approcher les bêtes sauvages, percer leurs secrets, les mettre à ma portée...
Partager la liberté de ces animaux, poussés par leur instinct, avec une touche de dérision qui les fait tellement me ressembler.
Je voulais jouer mon rôle dans ce théâtre sans coulisses. Pour un peu, j’aurais déserté l’affût pour aller les rejoindre.

Flux de sang et de sève à tous les étages.
La richesse du royaume se mesure à sa diversité.
Souvent, les animaux les plus inaccessibles suscitent le plus de convoitise. On cherche les plus rares puis on veut connaître chaque brin qui tisse cette étoffe, même le plus banal…

La diversité des essences protège la forêt contre les maladies, les attaques parasitaires. La régénération naturelle maintient un couvert forestier, offrant gîte et couvert à une multitude d’espèces.

Mille petites vies palpitent dans la forêt. Mille petits bruits rythment les passions. Autant de courses, autant de fuites, autant de secrets partagés, de regards furtifs, témoins de mille petits drames.
Il y a tant à voir dans la forêt. Tant de petites vies tant de petits cœurs qui battent. Tant de petites morts pour donner leur chance à d’autres.

On se rend compte alors que tout est lié, que telle espèce n’existerait pas sans telle autre.
Ce délicat entrelacs tisse un maillage complexe, un fragile équilibre.
Est-ce le prédateur qui régule la proie, ou bien l’abondance des proies qui conditionne la survie du prédateur ?

Il y a tant de façons de voir une forêt…

TABLEAU 6 : CERFITUDE

Dans la forêt de mon enfance, il en est un, insaisissable, qui exacerbe ma convoitise et dont la moindre rencontre reste à jamais gravée dans ma mémoire…

En cette fin d’été, la chaleur pousse les cervidés
vers la fraîcheur de l’étang. Avant qu’ils ne se lancent à l’assaut d’un territoire, les grands mâles viennent s’y débarrasser des parasites. Une fièvre tenace leur parcourt le corps et diffuse des hormones odorantes.

D’ordinaire si discret, il oublie toute prudence et vient clamer sa fièvre amoureuse sur le territoire qu’il s’est choisi.
 
C’est un cri sans retenue, un défi… Ca le prend aux tripes. C’est quelque chose de plus fort que lui…

Et quand il a bien consumé son feu intérieur, consommé l’ivresse de son rut, il retourne solitaire dans les voiles matinales, redevenu le fantôme de ces bois.

La rosée accroche alors des perles d’argent aux ombelles délicates des graminées, comme autant de petites étoiles diurnes, qu’une brise rend filantes. Balancées par le vent en de vains transports, elles se consument lentement, s’inhument, s’évaporent…

Les mille et une petites artères de ces cités aériennes t’invitent à te glisser sous l’écorce et te laisser porter par la dernière sève... jusqu’aux cimes ballottées par la houle d’un océan aux embruns chlorophylliens...

On dit que ce sont les feuilles en s’agitant qui créent le vent.
Peut-être que les feuilles de l’arbre puisent l’énergie dans le ciel et que les racines portent la terre…

Peut-être que le sens qu’on donne aux choses ne dépend que de la manière dont on les regarde.

On dit aussi que chaque année reste une feuille qui ne tombe pas… Elle attend le printemps pour raconter la forêt aux autres feuilles.

 Il y a tant de façons de voir une forêt, de partager ses petits coins secrets…

C’est à l’automne que tu dois aussi partager le cerf.
Car si aujourd’hui, de mon exil, je te parle de lui, c’est que mon sort s’est peu à peu lié au sien. Si j’ai dû fuir pour te raconter ma quête, c’est en partie parce que l’image du Roi de la forêt s’est lentement ternie…
Car l’Homme qui l’a couronné, le ravale au rang de gibier.

Que peut-il faire face à un prédateur qui peut le tuer sans l’approcher ?
Et quand on lui accorde la grâce, il n’est plus qu’un animal d’agrément

L’Homme est un loup pour le cerf.

On dit qu’en mourant on voit défiler toute sa vie en accéléré… En va-t-il de même pour le cerf ?

- C'est quoi ton histoire ?
- C'est l'histoire d'une forêt !
- C'est ta forêt ?
- C'est la tienne aussi !

Ecoute la complainte de Bambi, né pour être roi, insouciant et choyé.

J’arpente mon territoire, enthousiaste et libre, attiré par la provende que m’offre les lisières. Je suis un faon, destiné à régner sur la forêt…
Mais le même qui m’a couronné, m’a aussi exclu de mon royaume. Je ne sais plus si les bornes de mon territoire m’empêchent d’y entrer, ou bien d’en sortir.

J’étais ce faon. Et puis un jour, le jeu a changé.
Peut-être avais-je grandi ou bien la forêt avait-elle diminué ?

TABLEAU 7 : LA FORET DE L’HOMME

Je ne sais plus à quel âge j’ai commencé à ressentir les premiers doutes, les premières craintes face à la lente artificialisation de la forêt.
 Le cerf perdait son royaume et sa destitution était en route…
Une certaine lassitude m’envahissait, même lors de mes petits rendez-vous secrets avec une faune de moins en moins farouche entretenue à coups de céréales.

Sylvestre !? Tu pourrais répondre quand on t'appelle ! On te croyait perdu !!

Mais peux-t-on encore se perdre en forêt ?
Mon histoire, c’est plutôt celle de la forêt perdue.

Comment perd-on une forêt ?

Un jour, l’Homme est descendu de son arbre. Il est sorti de la forêt, s’est adossé aux lisières et il a enfoncé le soc de sa charrue. Son désir de grenier bien garni, de bûcher bien rempli a repoussé la nature, l'a éloigné du sauvage.
    

La forêt n’est pas une culture végétale. Elle est plus qu’une simple addition d’arbres dans laquelle l’Homme ferait des soustractions… sans retenue…

Le prix du m3 dessine la forêt de demain. La rentabilité à court terme s’appuie sur des techniques de récoltes proches de celles de l’agriculture intensive qui impose la monoculture…

 La mécanisation soulage la main d’œuvre.
 Les plantations d’arbres augmentent, mais la forêt elle, diminue. Quinconce et symétrie enlèvent le mystère, la poésie et tuent la part de rêve.
Part de rêve que certains passionnés entretiennent, à petite échelle, motivés par l’amour du travail de l’animal et le respect du végétal…

L'Homme a mis des millénaires à adapter l’outil à la forêt. Combien de  décennies pour adapter la forêt à son outil ?

Tu te fêles et tu craques
Jusqu’en ton cœur mastoc.
Tu gardes ma marque
Quand je te porte l’estoc.
Je t’attaque et te choque,
Te matraque, te disloque,
Car tu es écorce
Et je me suis fait pic,
La chanson que j’amorce
Est empreinte de rythmique.
De mon rostre conique   
Ton tronc je dissèque,
Car il n’est pas bon pic
Sans bon bec

 

TABLEAU 8 : L'ARBRE QUI CACHE LA FORÊT

 Puis j’ai découvert l’arbre qui cache la forêt. C’est un chêne cassé, sans valeur commerciale, inutile à l’exploitation rentable de la forêt. Un arbre condamné irrémédiablement, qui revient de droit aux insectes et aux oiseaux. 

Laisse-t-on trop peu d’arbres morts pour se sentir obligés de le faire savoir ?

      C’est un arbre étiqueté, un trompe-l’oeil qui ne se justifie que dans une forêt où la biodiversité est maîtrisée, contenue là où on lui laisse la place. 
    
 Conserve-t-on l’arbre pour la biodiversité ou bien la biodiversité pour l’arbre ?

Sylvestre !? Sylvestre !?

Comment veux-tu te perdre dans une forêt où on compte les arbres ?
 Partout où tu vas, un signe, une trace te rappelle que quelqu’un est passé avant toi !

La forêt de l’Homme est une forêt de chiffres. Elle se définit en hectares, numéros de parcelles, distances, nombre de tiges, diamètre des fûts, m3, prix du stère, délai de livraison, plans de chasse…

Dans cette forêt exploitée, gérée, le sauvage est maîtrisé, parqué, balisé… visitable.  L’aventure est vécue avec une assistance chargée d’attirer ton attention sur ce qu’il faut faire, ce qu’il faut voir, sans découverte personnelle, sans émotion, sans surprise…

Celle qui avait tant comptée pour moi avait beaucoup changée…
La forêt immense de mes rêves, avec quelques clairières, avait fait place à une immense clairière avec des bouts de forêt dedans.

Le Petit Poucet était condamné à ne jamais se perdre, à toujours retrouver le chemin qui mène vers ses frères.

Je ne rêvais plus que d’une paire de bottes de sept lieues  pour aller chercher une forêt… ailleurs !
Je ne trouvais plus ma place dans la forêt de l’Homme. Il me fallait partir, loin pour chercher l’Homme de la forêt.

Je savais où le trouver. Mon départ était imminent.
Dans quelques sanctuaires d'Europe centrale m’attendait l’animal qui détenait les réponses à mes doutes. Je me résolus à l’exil .

TABLEAU 9 : L’HOMME DE LA FORET.

     Des arbres sont lentement digérés par la forêt. Quand un cycle s’achève, un autre débute. Tout se transforme, rien ne se perd.
Cette contrée oubliée des Hommes est façonnée par la forge du soleil et le burin des eaux.

On dit qu’il existe un être placide et débonnaire, à la démarche feutrée, presque souveraine .

Tu espères le voir, mais tu as peur de le rencontrer.

Cinq coussins posés sur la boue. C'est lui !
Il est venu. Marche-t-il debout ?
La forêt sait où il s’arrête pour boire.

Deux colombins posés sur un nid de mousse. La forêt sait quand il se soulage.

Il a paraphé ce tronc de ses griffes, comme une signature qui te donne rendez vous ?

Tu es sur son territoire.
Trouveras-tu ta place ?

Un geai a crié. Il y a tellement de petits bruits pour faire palpiter le cœur de la forêt. Juste un cri d’oiseau, un battement d’ailes et le silence.
    
     Une masse énorme se glisse entre les troncs. Une ligne dorsale mouvante parmi les verticales. IL est là.
Il est la nature, toute la nature.

Il est l’autre, ton complément, ta partie sauvage.

Observer l’ours est une vision qui te ramène à l’époque où tu lui disputais sa caverne… A l’époque où tu commençais à peine à être un Homme.

Il est le sage qui éclaire tes questions.

L’ours est un modèle d’adaptation qui incarne la vie dans les bois. Il est le témoin de la richesse d’un tel sanctuaire. Sa survie ne tient plus qu'à un fil. Elle est liée à un changement radical de la vision des Hommes… sur la forêt en particulier, et la nature en général.

Allège ton pas ! Ralentis ton allure…

Depuis que j’ai rencontré l’ours, je reviens chaque année dans cette paisible retraite où je retrouve ma forêt perdue, celle de mes émotions d'enfant.

Qu’est-ce que tu fais là ?

Fondu dans le décor, je me sens exister plus intensément.
Le temps ne compte plus.
La passivité de l’affût génère un sentiment d’humilité.
Celui d’être vivant parmi les êtres vivants.
Je me sens humain, comme un homme est un homme, un ours est un ours.

C’est peut-être lui qui t’observe.

Tu entends des bruits de pas dans les feuilles.
 Quelque chose lancé à tes trousses…

Je pourrais me perdre dans cette forêt, mais savoir qu’elle existe me suffit. Je me garde bien de m’y aventurer au plus profond, jusqu’au cœur.

Mes trajectoires suivent les reliefs, tracent des courbes qui me ramènent immanquablement vers un camp de base qui abrite ma révolte intime.

Je retrouve chaque soir mon bivouac, les menus objets qui me facilitent la vie matérielle et me rappelle la civilisation.

Qu’est-ce que tu cherches ?
Tu guettes les ombres qui te suivent…

 

Je suis ici et maintenant parce que je l’ai choisi, mais avec la perspective inéluctable d’un retour prochain, car je ne peux envisager mon séjour sans en rapporter les meilleurs moments… car ce bonheur ne vaut que s’il est partagé !

On garde tous dans le coeur un petit bout de forêt, une cabane en haut d’un arbre, un souvenir qui prend racine quelque part entre balades familiales et parties de cache-cache...