TALON AIGUILLE

            La forêt, l’hiver. Le froid. Le silence.
            Juste le moteur d’un avion qui décroît par dessus la futaie. Alors qu’on ne l’avait pas remarqué, on n’entend maintenant plus que lui. Il n’en finit pas de s’éloigner et emplit bientôt tout l’espace, tout le ciel rendu plus profond par le froid, toute la forêt murée dans son silence. Même les pas qui font craquer les feuilles gelées ne le couvrent pas encore. Il s’impose, s’éternise, occupe toutes nos pensées. On voudrait s’en défaire et puis on se surprend à guetter sa fin, son dernier souffle porté par un vent d’altitude. On veut s’en débarrasser, l’entendre disparaître pour penser à autre chose, passer dans une autre parcelle, avec l’espoir d’apercevoir un animal, faire s’envoler un oiseau, animer ce grand théâtre figé.

            Au fond, je m’en fiche un peu. Je ne suis pas venu pour voir aujourd’hui. Je suis là pour marcher, laisser courir mes idées. Pour penser, c’est bien la futaie, l’hiver. Le grand sommeil de la sève, la vie au ralenti. Pas grand chose, en fait. Seulement du silence, du froid. Tous les arbres sont les mêmes, n’en font plus qu’un qu’on ne voit plus.
            Je marche. Juste le rythme de mes pas dans les feuilles givrées et mes pensées qui galopent, d’hier à demain, des collègues aux voisins, le courrier en retard et les enfants à récupérer à la sortie de l’école.

             Et puis soudain, là, au pied du chêne, un peu de mousse entassée, un peu de mousse arrachée par les chevreuils qui ne doivent pas être très loin, si j’en juge par les feuilles retournées, les feuilles foulées de leur talon corné, de leur sabot-aiguille.
            La traque commence. Il me prend l’envie de les pister, les talonner. Les traces me guident, les traces m’aiguillent. Ils sont passés par ici, ils se sont arrêtés là. Ils sont au moins deux... Ils réveillent le trappeur qui sommeille en moi depuis mes lectures enfantines. Je suis Davy Crockett en mocassins et je ne sens plus le froid qui me pique le nez. A travers les ronces, dans le ruisseau, toujours plus loin, toujours devant, je file. Je me coule à leur suite. La voie est fraîche.

            Mais tout à coup, une petite branche cingle mon oreille rougie et met fin à la filature. Vous savez, c’est la petite branche souple qui revient quand vous écartez ses consoeurs du revers de la main pour vous libérer le passage dans le taillis de jeunes charmes. La petite branche, hors de portée de la dent des chevreuils, mais juste à la hauteur de votre oreille. C’est comme un coup de talon aiguille dans le lobe ou le pavillon et vous étouffez un juron qui monte en un petit nuage de buée vers les cimes, vers un autre avion et son bruit de moteur…
            Demi tour. Tant pis pour les chevreuils. Je rentre à la maison.

 

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