BLEU  MESANGE

            C’est un matin d’hiver, un matin gris, un matin humide qui succède à des matins d’hiver, des matins gris, des matins humides.
            Je n’aime pas beaucoup novembre. Le brame s’est éteint. Les migrateurs sont passés. Il ne fait pas encore assez froid pour que d’autres arrivent.
            Les jours diminuent et me cantonnent à un boulot-dodo qui ne trouve une échappatoire que le week end. Deux jours par semaine, huit par mois. C’est peu. C’est trop. Trop prévu, trop codifié. Quand la passion de l’ornithologie vous a saisi, que les oiseaux vous ont mordu, vous ne pouvez vous contenter de les observer que le dimanche, comme on va au zoo, consommer du loisir.
            Chaque oiseau qui passe dans le ciel capte votre regard, entraîne votre imagination sur des voies oubliées quelque part entre enfance et boulot-dodo, entre innocence et âge de raison. Suivre un oiseau, c’est retrouver l’âge où on a le temps... Le temps de s’attarder sur le dessin des nuages, sur l’ombre mouvante des arbres... C’est reprendre en sens inverse la migration des plaines estivales de l’enfance vers les sommets de l’âge de raison.
            Voir un oiseau... Et la semaine s’écourte dans des petits bouts de dimanche qui traversent votre ciel hebdomadaire. C’est du temps pris au temps. Au temps gris, au temps humide. Du temps pris à l’hiver.

            Ce matin là, je m’en allais vider la cuvette à compost au fond du jardin, avant de partir pour le boulot. C’était le matin d’une des journées les plus courtes de l’année. Une de ces journées boulot-dodo-en-attendant-dimanche... Sauf que là, j’allais vider le compost. Je n’y étais pas allé hier. Dimanche non plus. Il ne faisait pas encore jour. Ce n’était déjà plus la nuit. Au fond du jardin, le tas de compost voisine avec des saules. Et dans un saule, il y avait une mésange, une mésange bleue. Je l’ai entendue avant de la voir. Peut être m’attendait-elle. Peut être avait elle repéré la cuvette à compost, la cuvette bleue et ses petits restes de repas dominicaux, ses petits restes pour mésange...
            Peut être. Il me plaisait à y penser en marchant vers le fond du jardin, en l’écoutant pépier. Elle éclairait mes pensées. Il me plut de la repérer juste avant qu’elle ne s’envole, dans une petite gerbe de gouttelettes suspendues à la branche du saule. Petit passereau dans le matin d’hiver. Petit éclair bleu dans le gris de novembre.
            En revenant du compost, une douce euphorie allégeait mon pas dans la rosée de ce matin d’hiver. Une simple mésange avait rompu le quotidien par la grâce d’un envol, d’un pépiement au fond du jardin.
            Alors je me mis à songer à l’ornithologie et les petits bonheurs qu’elle procure dans des bouts de ciel gris, au détour d’un jardin en hiver. Ces pensées m’accompagnèrent vers le boulot et le trajet en fut écourté. Presque aussi court qu’une journée de novembre. Je songeais au plaisir qu’avait pu m’insufler cette mésange dérisoire, postée près des restes de ma mangeoire. Je pensais à tout ce qu’on attend parfois de l’ornithologie, à tout ce qu’on lui réclame quand on y a goûté... A tout ce qu’on exige parfois, quand on entreprend un voyage vers des contrées sauvages où on espère y cocher le dendrocygne ou le ganga cata. Je songeais à la dérision d’échanger des kilomètres contre un gypaète ou un pic à dos blanc. Je songeais au temps qui sépare le fond de mon jardin des crêtes pyrénéennes, à la différence entre une mésange et un gypaète. Je songeais à l’émotion que peut procurer l’observation d’un oiseau volant, un oiseau assez courant, banal, mais qui, vu dans un certain contexte, illumine une journée ordinaire.
            Sur le trajet du boulot, je songeais à tous les matins qui me séparaient de dimanche. Et un coin de ciel s’éclaircit vers le nord. Un coin de ciel sans oiseau. Un coin de ciel bleu. Bleu mésange.

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