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PROLOGUE

         Voix off à l’ancienne, interrompue, en gras, par les commentaires d’une chef puceronne qui s’adresse à un puceron.

         voix off ... Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, dans le cadre de notre émission quotidienne “ DANS MON BIO JARDIN ”, nous allons tenter d’initier aujourd’hui une véritable révolution culturelle, afin de bannir définitivement de nos espaces verts, l’image désuète de ces empoisonneurs du dimanche, dans le but de la remplacer par celle beaucoup plus sympathique de la vénérée coccinelle. Car que n’a t-on vanté les mérites de la bête à bon dieu, précieux auxiliaire du jardinier, par la prédation  sans faille qu’elle exerce  sur  les pucerons qui parasitent  nos cultures... Elle fait partie de ces humbles créatures dont la discrétion n’a d’égale que l’efficacité précieuse qu’elle met au service de l’épanouissement de notre potager, et sans laquelle nos soupes nous sembleraient bien fades...
        
Chef puceronne : Et allez ! C’est toujours le même refrain !! Y’en a que pour elle ! Aucune des autres créatures qui comptent 6 pattes ne trouvent autant de grâce aux yeux des humains que la coccinelle ! Vous avez été choisies pour que cela cesse !
        
voix off ... est l’apanage de ces petites bêtes à bon dieu, dont les larves, à peine sorties de l’oeuf, s’attellent à la tâche purificatrice qui leur a été impartie... et il faut lui reconnaître une redoutable efficacité dans l’ardeur qu’elle met à prédater les colonies de pucerons, dont le rostre rivé dans la tige de nos plantations, pompe lentement toute la sève des végétaux que nos soins tentent d’amener à maturité afin d’en récolter les fruits qui charmeront nos desserts familiaux...

         - voyez ce qu’il est advenu de votre tante Germaline - 235e - et de tant d’autres de nos consoeurs déchiquetées vivantes par les mandibules de notre ennemie héréditaire...
        
voix off ... Sachez qu’une coccinelle ne passera jamais deux hivers, si tant est qu’elle bénéficie lors de cette période délicate, des conditions adéquates à sa léthargie... Car les premiers rayons solaires printaniers éclairent parfois de funestes tableaux : amas d’élytres déformées, de carapaces décolorées qui traduisent les souffrances endurées par ces petites bêtes vulnérables, trahies par un froid intense, dans leur sommeil hivernal...

         - Ce sont ces scènes qui ont motivé notre projet. Votre mission, si toutefois vous l’acceptez consiste à retourner en ces lieux et trouver un moyen de les anéantir à grande échelle...

voix off ... et il n’en faudrait pas moins pour que les esprits naïfs croient que les coccinelles se rassemblent ici pour y mourir, en des cimetières d’altitude où elles se croisent une dernière fois et ne connaîtront plus l’ivresse d’un envol printanier vers les vertes vallées où s’ébattent déjà leurs congénères plus chanceuses...
                          
         - Vous allez bénéficier des observations de quelques puceronnes courageuses qui ont étudié notre bourreau afin de cerner le défaut de sa reluisante cuirasse.
         Toutes les informations recueillies ont été consignées dans un dossier que je vous dévoile aujourd’hui afin que vous puissiez apporter la touche finale qui sera le dénouement de ce qu’il est convenu d’appeler désormais...

                 

          L’AFFAIRE COCCINELLE
            ( MISE AU POINT )

        

CHAPITRE 1 : A point nommé - (L’Eveil)

         Rapport de l’Agente Cotylédone - 526e du nom -
        
         Arrivée sur site au 25e jour d’avril, je repère vite un premier groupe  de coccinelles inactives.         
         8 degrés. Lumière glauque de début de printemps... 
         De fragiles étendards égayent une pelouse défraîchie.

         L’hiver retire son emprise et dévoile un tableau qui confirme nos espoirs. Elytres ternies et pattes éternellement figées. C’est bien en ce lieu que nous pourrons constater l’efficacité de notre action future.

         Puis j’aperçois d’autres carapaces rouges dissimulées parmi la pelouse ou dans des anfractuosités de roches.

         Je prends mes distances quand certaines entrent en phase de résurrection à partir de 15 degrés. 
         Pourquoi et comment celles-ci ont elles pu échapper au funeste destin de leurs consoeurs ?

         Avant même de songer à l’alimentation, les survivantes apprécient furtivement leurs rondeurs respectives... et se déclarent leur flamme.
         Les couples se forment au hasard... à point nommé.
         Je note l’importance de la ponctualité chez les coccinelles.

         Puis une à une, elles prennent la fuite pour des destinations lointaines, probablement tout en bas vers les plaines, vers nos colonies.
Fin du rapport.

 

CHAPITRE 2 :  Point d’orgue - ( Colonisation )

         Rapport de l’agente Foliole - 637e du nom
         7e jour de mai - 19 degrés.

         Renaissance végétale à tous les étages. Le petit peuple de l’herbe s’enivre des effluves distillées.

         Une pionnière des troupes ennemies entame une minutieuse prospection des divers producteurs de chlorophylle.
         Je  me fondS discrètement entre ombre et lumière, dans l’anonymat d’une cité verticale. Une effervescence nuptiale y règne.

         22 degrés. L’heure est à la coquetterie et devant la quiétude affichée, je m’éclipse pour établir le contact avec les collègues des rosiers en cardinal sud-ouest.

         Leur phase de colonisation n’en est qu’à ses débuts. De nombreux rostres déjà figés recyclent l’élixir végétal.
         Je rencontre Florilège -384e du nom - en pleine phase de parturition. Nous saluons l’arrivée d’une nouvelle petite femelle - 385e du nom - née par 23 degrés.

         Mais les congratulations sont interrompues par l’arrivée soudaine d’une ennemie. Nous adoptons aussitôt l’option immobilisme.
         L’adversaire semble en voie d’assoupissement et Florilège décide de tenter une approche malgré ma mise en garde.

         J’assiste, impuissante, au triste épilogue de son audace.
         Le champ visuel de l’ennemie semble plutôt restreint, mais son odorat reste très performant.
         De plus l’absorption d’une première victime semble lui ouvrir l’appétit. Je constate le décès de Liserone - 518e - puis d’Etamine - 1235e - avant de battre en retraite.
        
         Fin du rapport.

        
CHAPITRE 3 : points de suspension -
                       (Accouplement et Ponte)

         Puceronne Ombellifère - 17e du nom - au rapport
         8e jour de mai  - 20 degrés.

         Je me trouve en présence d’un couple de coccinelles en pleine copulation à une distance approximative de 5 pétioles.
         Malgré l’instabilité qu’engendre la passion exarcerbée du couple ennemi tout proche, je maintiens l’observation.
        
         Les femelles de ces créatures peu évoluées ont besoin d’être fécondées.
         Chez les pucerons, la parthénogénèse permet une production sans fécondation, durant tout le printemps. 
         Chaque femelle est vivipare et donne la vie à une multitude de petits, eux-mêmes capables de se reproduire quelques jours après leur naissance !
         Il y a très peu de mâles parmi nos effectifs ! C’est le secret de notre réussite.
          Les mâles n’interviennent qu’à l’automne, quand il s’agit de s’accoupler pour faire passer l’hiver à la descendance, sous forme d’oeufs qui n’écloreront qu’au printemps suivant...

         Il semble que l’acte sexuel des coccinelles a toujours lieu à proximité de nos colonies, comme pour mieux s’assurer des réserves de pitance de leur futur progéniture...   

           Fin du rapport.        

2e Rapport de la puceronne Ombellifère - 17e du nom.
         14e jour de mai.
         28 degrés.

         J’ai exercé durant 5 jours la filature de la coccinelle fécondée dans mon rapport précédent. Elle ne s’est guère éloignée du rosier sis en cardinal sud-ouest et s’est livré à de nombreux actes de prédations sur mes consoeurs.

          J’ai reçu le renfort de quelques jeunes puceronnes qui se sont spontanément portées volontaires quand elles ont su l’objet de ma mission. Mais l’une d’elle, Alambiquette -6 421e- est actuellement retenue involontairement prisonnière par l’une des pattes de la coccinelle...

         Celle-ci semble avoir perdu l’appétit depuis quelques heures. Ses déplacements se sont peu à peu limités dans l’espace et elle ne quitte plus la face inférieure d’une feuille sise à 3 pétioles de mon poste d’observation.
         Les mouvements de son abdomen laisse présager que sa ponte est imminente.

         Fin du rapport        

 

RAPPORT 4 : Point de salut ( parasitoides )

         Rapport de la puceronne Marcotine - 506e -
         16e jour de mai

         Je me trouve actuellement sous les auspices apaisants d’un sureau sis en cardinal est-nord est.
        
         Grâce à notre sexualité parthénogénique, voici ce qu’il advient d’un tendre rameau de sureau en l’espace de 5 jours...
         Que Déméter nous préserve de la famine !

         Quelques coccinelles adultes fréquentent le même lieu mais ne semblent pas animées de vélléités prédatrices. Elles déambulent et copulent sans accorder la moindre attention aux pucerons.
        
          Les fourmis sont nos alliées les plus fiables, qui n’hésitent pas à nous défendre contre nos ennemis...
         Elles veillent jalousement sur la colonie et sont friandes de notre miellat dont elles provoquent la sécrétion en nous tapotant les flancs...
         Cette femelle parturiente fournit son miellat en donnant naissance, illustrant de façon magistrale nos époustouflantes capacités.
        
         Une créature est entrée dans mon champ de vision !

         Qu’Eole l’entraîne dans ses errances sans port d’attache !
         C’est une larve de coccinelle ! Je suis catégorique ! Je fus témoin d’une éclosion lors du printemps dernier...
Affirmatif ! Larve de coccinelle ! Corps allongé, plutôt sombre, dépourvu d’équipement aérien.
         Je préfère m’éloigner pour me mettre en sûreté.

         Je repère alors une petite guêpe d’un noir d’ébène en exploration déambulatoire.
        
         Mais que Dédale lui brouille la piste !
         C’est une parasitoïde dont les coups de boutoirs introduisent un oeuf à l’intérieur même de l’abdomen de nos soeurs innocentes, dont les gesticulations ne parviennent pas à lui faire lâcher prise.
         En quelques minutes, l’infâme inquisitrice inocule la mort à retardement à des dizaines de malheureuses consoeurs.
        
         Attendez, ce n’est pas fini !
         Une autre taille de guêpe à peine supérieure vient alors se poser au milieu de la colonie infiltrée.
         Mais que Morphée lui occulte définitivement les facettes !
         Elle aussi est parasitoïde !
         Abominable ! Machiavélique fléau !
        
         La seconde dépose son oeuf dans le corps d’un puceron déjà parasité ! Parasite du parasite !
         Subtile et macabre mise en scène.         
         De l’abdomen, en mouvements obscènes
         C’est une mort différée qu’elles assènent.

         Pointe de couteau inquisiteur,
         L’organe terminal ovipositeur
         Dépose dans le puceron infortuné
         Un oeuf qui scelle sa funeste destinée.

         Et s’enfonce impunément le dard
         Dans le même puceron hagard.        
         Une nouvelle et ultime piqûre
         Ce drame en deux actes vient conclure !

         Avant tout celui qui subsiste,
         c’est d’abord un opportuniste.

                  Fin du rapport.

 

CHAPITRE 5 : CYCLE - EMBONPOINT

         3e Rapport de la puceronne Ombellifère - 17e.
         21e jour de mai.

         A l’éclosion, chaque larve dévore la membrane de son oeuf afin d’y puiser les premières sources d’énergie.
         Puis elle s’en va découvrir le faste monde....
         j’assiste  à l’assassinat de Verticille - 457e du nom.

        
Tous les jours, la diabolique fratrie est en chasse.
         Radicelle -75e-, Foliaire -781e- et tant d’autres que je ne connais pas... sont aspirées en un temps record.

         La larve parcourt inlassablement nos sentiers odorants... Elle transforme chacune de nos consoeurs en petites compressions organiques...

         Ses mues successives l’amènent rapidement à l’apparence d’un Allien impitoyable...  au tube digestif infernal... à l’estomac jamais rassasié.

         Puis brusquement, après cette période de boulimie gargantuesque, elle se désintéresse de toute denrée alimentaire et entre dans une courte période d’errances... Elle cherche une retraite, un havre de paix.
        
         Sa prostration tend à faire penser qu’elle a perdu le contact avec le monde extérieur... et je me permets une petite fantaisie pour vérifier sa provisoire vulnérabilité.

         Comme nous, l’accroissement rapide de charge pondérale oblige la bête à changer quatre fois de peau et... les mots me manquent... pour décrire la dernière mue...

         La nouvelle larve limite ses pérégrinations, renforce le contraste de ses colorations et manifeste quelques jours après, des signes avants-coureurs de troubles internes.
         Encouragée par ma précédente audace, Foliole -124e- tente une manoeuvre osée...
         Pour inégal que soit ce combat, il confirme la sensibilité de l’épiderme de la larve... et notre impuissance à lui nuire.
         Foliole va voler pour la première fois de sa vie...

         Je vous assure si je n’avais pas suivi moi-même cette bête depuis sa naissance... je douterais de... d’avoir affaire à une coccinelle.

         Comment ce monstre surpuissant peut-il se retrouver à la merci du moindre de nos juvéniles audacieux ? Que ne possédons nous pas un dard pour le liquéfier ! Une trompe pour interrompre l’inéluctable !
Pour profiter de cette phase de transition durant laquelle notre bourreau est à la merci des aléas du hasard...

         Quels mécanismes programmés dans l’oeuf peuvent bouleverser si profondément l’organisation génétique d’un être vivant ?
         Quelle subtile alchimie régit les secrètes transformations qui s’opèrent dans ce sarcophage dérisoire ?
         Ce qui fut disparaît et ces changements radicaux élaborent... une adulte de plus...

         En quelques heures, elle va sécher les voiles de sa nouvelle destinée et se pigmenter des fameux points noirs caractéristiques de son espèce.

         La larve, créature rampante, “bassement“ terrestre, est parvenue à maturité et peut entreprendre la conquête de l’air...

         La puceronne du prologue reprend le micro pour briefer le dernier soldat :
         Puceronne Stygmate, quand vous serez en route vers le lieu d’hivernage des coccinelles, vous aurez tout le loisir de repenser à ce que vous avez appris afin de trouver le moyen de les anéantir à grande échelle. Mais auparavant, il vous reste à voir un dernier point, rédigé par moi-même, et destiné à vous rendre méfiante... uniquement concernée par votre mission.
                    
CHAPITRE 6 : PREDATION - MAL EN POINT

        
         La coccinelle possède des glandes qui émettent une odeur répulsive à base d’alcaloïdes nauséabonds. Dans la nature, les petits animaux vivement colorés sont souvent immangeables. Les belles couleurs chatoyantes agissent comme un avertissement. Les prédateurs connaissent intuitivement cette loi.        
                 
         Les fourmis seraient de précieux alliés.
         Mais elles ne peuvent, malgré leur nombre, empêcher la coccinelle de s’échapper en alternant fuite sur de courtes distances et protection de sa carapace.
        
         Pour efficace que soit le piège de l’araignée, il ne nous serait d’aucune utilité pour anéantir notre ennemie en grande quantité. Et puis, l’association avec les arachnides n’est pas sans risques...

         Pas plus que je vous conseille d’approcher cette créature,  pourtant redoutablement équipée pour nous venir en aide... ou nous faire subir le même sort qu’à notre ennemie.

         Refusez donc toute association autre que celle des pucerons.
         Foncez, foncez tout droit, tout là-haut. Observez. Agissez. Et rendez compte de votre action.
         Puceronne Stygmate, notre destin est entre vos pattes.

 

CHAPITRE 7 : HIVERNAGE - POINT FINAL

         Puceronne Stygmate - 746e - au rapport.
         15e jour d’août.
                 
         Je sens que je vais en décevoir quelques unes...
         J’ai trouvé les coccinelles à l’endroit prévu. Certaines sont encore actives, mais glissent peu à peu vers une léthargie rassurante. Beaucoup dorment déjà.
         Elles ne se rassemblent pas ici pour y mourir, mais pour dormir !         
         Quelle dérision ! Tout ça n’a servi à rien !
         Nous sommes nés pucerons, de chétifs parias, des gueux, des réprouvés.         
         Nous rêvions d’avenir plus auguste.
         Le combat semblait juste !
         Notre foi nous donnait l’envie de soulever des montagnes...
         Mais nous sommes incapables de déplacer les cailloux où elles s’abritent !
         Nous sommes impuissants à influer sur la météo !

         Elles viennent chercher en altitude, les conditions climatiques propices à leur hivernage.
         Il leur faut un froid constant qui les empêche de se réveiller et limite le développement de champignons parasites.

         Tout ça n’a servi à rien !        
         Comment pourrions nous venir à bout de ces troupes d’élytres... même quand elles dorment... à poings fermés ?...