LATIN LOVER

            Je n’ai pas vraiment eu le choix. L’ ornithologie, on m’a plongé dedans quand j’étais petit. Chaque dimanche, bien avant l’heure à laquelle mes camarades de classe laçaient leurs souliers vernis, ma soeur et moi avions enfilé nos bottes en caoutchouc. Nous foulions dès l’aube la couche d’humus d’une futaie, ou bien la vase d’un étang, ou encore le sable et les galets d’une plage de rivière. Même si ce n’est qu’à l’adolescence qu’une mobylette m’a permis de prendre un peu de liberté dans mes loisirs dominicaux et de pouvoir chausser une paire de baskets, j’estime que j’ai vécu une enfance heureuse, dont je mesure aujourd’hui tous les bienfaits.
            C’est mon père qui a transmis sa passion de la nature à toute la famille. Il décida un jour de passer le permis pour baguer les oiseaux.
            Il avait déjà bagué ma mère quelques mois avant ma naissance et celle-ci, en digne épouse, obtint le même sésame qui les autorisait à capturer tous les exemplaires de la gent ailée qui voudraient bien se jeter dans les mailles de leurs filets. Ces pièges de fils de nylon sombres étaient tendus entre deux perches devant une haie qui les rendait invisibles. Il ne restait plus qu’à assurer une surveillance régulière pour délivrer les piafs infortunés. Ils étaient bien sûr relâchés dans les plus brefs délais, après que mes parents les eurent identifiés, sexés, mesurés, pesés et alourdis d’un anneau d’aluminium sur lequel figuraient la mention Muséum Paris et un numéro.
            Après avoir ressenti la légitime fierté d’avoir pu échapper à de tels prédateurs, les piafs devaient bien se demander à quoi servait cette bague dont ils ne pouvaient plus se défaire. C’était pour étudier leur migration. Leur capture  fournissait quantité d’informations scientifiques, car la pose de cette bague permettait d’individualiser l’oiseau. On pouvait alors suivre ses trajets, dans l’éventualité - plutôt chanceuse - où un autre bagueur l’aurait repris dans ses filets - ou bien le cas - bien malchanceux - où l’oiseau aurait été retrouvé mort.
            Je me souviens bien de la joie de mes géniteurs, quand une hirondelle, baguée au nid dans l’Allier, a été capturée l’année suivante, nichant dans la même écurie qui l’avait vu naître, avant d’être contrôlée au Mali. Cette anecdote est suffisamment attendrissante pour que je ne la ternisse pas en précisant comment cette hirondelle avait été contrôlée en Afrique...
            Bref, j’ai eu la chance, tout môme, de voir défiler devant mes yeux ébahis, des milliers de passereaux de dizaines d’espèces différentes. J’étais incollable sur la calotte brune du moineau friquet, la plaque incubatrice de la fauvette à tête noire, le rythme cardiaque du bouvreuil pivoine et le torticolis du martin pêcheur.
            Mais le plaisir n’était pas que visuel. Le bagage des oiseaux m’a garni les oreilles de tous les noms latins que mes parents couchaient sur les fiches récapitulatives centralisées par le Muséum. En effet, cette langue est celle choisie par tous les savants du monde pour communiquer entre eux. C’est ainsi que j’ai commencé assez tôt à remplir les pages de petits carnets de doux noms d’oiseaux dont les mélodies résonnent encore aujourd’hui à mes pavillons.
            Mis à part le fait que vous accédez à une forme de respect quand vous êtes capable de sortir quelques noms latins au cours d’une conversation, il faut bien dire que cette faculté vous sera guère utile si vous n’envisagez pas une carrière scientifique. La mémorisation de noms latins est purement poétique, musicale et c’est une source de plaisir assez personnel qui se cantonne au niveau de la bouche et des oreilles, si toutefois vous prononcez les mots à haute voix.
            Il n’est pas obligatoire de savoir quel oiseau désigne le patronyme transalpin. C’est simplement conseillé, car un peu de votre prestige disparaît si l’on vous demande quelle est l’équivalence française et que vous ne pouvez répondre. Le mieux alors est de mémoriser et... de vous taire. Je vous ai déjà dit que ce passe-temps est très personnel...
            Certains noms sont très faciles à apprendre. Gypaetus barbatus, par exemple, désigne le gypaète barbu, un immense et rare vautour casseur d’os. J’éprouve une tendresse particulière pour Erithacus rubecula, mais je soupçonne que ce favoritisme est dû à mon affection pour le rouge gorge et non pas à la seule musicalité de ces syllabes. D’autres répètent deux fois le même mot. Bubo bubo, le grand duc, fait résonner son chant nocturne entre les falaises. Coccothraustes coccothraustes apparaît tout de suite plus barbare et annonce la présence hivernale du gros bec sur la mangeoire dans le jardin... Nycticorax nycticorax dénonce les moeurs nocturnes du héron bihoreau et fournit un excellent exercice d'assouplissement des muscles faciaux en vue d'enrichir votre répertoire de grimaces.
           Mais le nom latin que je me plais à répéter dès le matin, en sortant le beurre du frigo, désigne un oiseau très commun, peu coloré et importé de lointaine contrée. Tout le monde le connaît. Certains lui donnent des graines à manger, d’autres le mangent avec des petits pois... C’est la tourterelle turque. Son nom latin affole les lèvres, lutine la langue et chatouille les dents. Déclamé en hiver, ce vocable exhale une clé de sol brumeuse de votre bouche.
            Inutile de vous mettre devant la glace pour vérifier.
            Prononcez simplement : Streptopelia décaocto.

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