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                     LA MARE AUX DRAMES

 

Mille reflets incertains,
En mouvement perpétuel,
Animent ce miroir sans tain
Orienté vers le ciel                   

Dans ce bout de nature
Où s’échouent des ruisseaux,
Un espace de verdure
Empiète sur les eaux.           

Volutes de chlorophylle vagabondent, 
Parfums volatiles se confondent...
Libellule dans l’herbe folle,
se joue des caprices d’éole.

Diverses créatures, sans trève,
Animent ce bel ordonnancement.           
Dans un décor de rêve
Se fondent les quatre éléments.

L’eau par dessus la terre,
Le ciel par dessus l’eau,
Et sans en avoir l’air,
Le feu pour éclairer les flots.

Magie féconde,
Prodigieuse disparité
Du milieu aquatique.

Richesse d’un monde,                    
Insidieuse diversité
Plus ou moins sympathique.

Arabesques en surface :
Mollusque en toute innocence.
Remous dans l’onde, sourde menace
Qui surfe en silence.

Promesses à tenir  
Au fond du nid reposent.                       
Fragiles vies en devenir, 
A peine écloses.
           
On s’y baigne, on s’y désaltère,
En toute insouciance.
Effervescence routinière,
Calme et volupté en apparence.

Mille et une petites histoires
A fleur de peau,
De chaque côté du miroir,
Effleurent les eaux.

La mare est leur gîte
Et rythme les passions,
Sous les charmes d’Aphrodite
Et les flèches de Cupidon.

Passion frénétique
Ou furtives bagarres.
Ballets féeriques,
Entre amour et avatars.

Dénouements dramatiques.
Mille et un petits traquenards.
Accomplissements tragiques
Sur la mare aux nénuphars

Meurtres assouvis,
Prédations élémentaires,
Nécessaires à la survie,
A la chaîne alimentaire.

On y vit, on y trépasse.
Et enveloppe putrescible
Dérive en surface...
Comme chaloupe insubmersible.

Peu importe la taille,
Pourvu qu’on ait l’ardeur,
Sont conviés aux ripailles,
D’indispensables recycleurs.
Tout un chacun reste bon apôtre,
A malheur des uns, bonheur des autres.

L’eau par dessus la terre,
Le ciel par dessus l’eau,
Et sans en avoir l’air,
Le feu pour réchauffer les flots.

Se défroisse la libellule,
Accrochée à son exuvie.
Elle s’extirpe de sa cellule,
Pour une seconde vie.

Mais le prédateur sans faire de zèle,
Et n’écoutant que son instinct,
Compromet l’avenir de si fragiles ailes.
Chacun son festin, chacun son destin.

Dans la ronde des enjeux,
Se glisse un grain de sable.
Il suffit parfois de si peu
Pour éveiller le diable.

Au comble de leur frénésie,
Trois grenouilles en émoi,
Une jeune poule d’eau ont saisie,
Et lentement l’épuisent et la noient.

La mare est leur demeure
Ils y cherchent pitance.
Certains naissent, d’autres meurent,
Au p’tit bonheur la chance.
Chacun lutte pour sa survie
Jusqu’au crime infanticide
Pas de quartier, ni d’anomalie
Nature prolifique limite le génocide.

Mille et une aventures                               
Surviennent au quotidien,
Pour combien de créatures

Sans lendemain                          

Se côtoient multiples races
Plus ou moins cachées.
Chacun trouve sa place,
Sans vraiment la chercher.

A l’affût le reptile,
batracien  en péril.
Manger... Eviter d’être mangé...

De glissades en contorsions,
Avant que l’eau ne le submerge,
A bout de forces, l’oisillon
S’est trainé pour sécher sur la berge.

Soudain du bord monte un cri.
L’oiseau a retrouvé ses esprits.
Il fait encore partie de ce monde
Et s’en retourne dans l’onde.    
                    
Tourne la roue de l’infortune,
Les uns au royaume des cieux.
Chance opportune,
Sourit aux audacieux.

Pas d’efforts en pure perte,           
L’opportunisme fait loi.                                                      
Jamais de  proie trop verte
Et bonne pour les goujats.

Quand La faim tenaille
Trouver bouchée à sa taille.

Chacun se borne à être,
Peu concerné par l’avoir.
Sans jamais se compromettre
Dans des chimères illusoires.
L’eau par dessus la terre,
Le ciel par dessus l’eau,
Et sans en avoir l’air,
Le feu pour réduire les flots.
L’eau peu à peu s’évapore,  
Changement de décor.

Pas de nuages, plus de pluie.
Avant que le soleil ne les consume,
Le passereau à ses petits,
Offre l’ombre de ses plumes.

Ecailles desséchées, regard vitreux,
Le reptile a perdu la vue.
Le filtre devant ses yeux
Annonce sa prochaine mue.

Chaque jour qui passe
La situation empire.
La mare de guerre lasse
Va se désemplir

Les adultes, sans plus de manière
Absorbent la fiente des juvéniles.
Souci d’hygiène, rien ne se perd,
Pas de productions inutiles.

Le poids de la carapace
Compromet la destinée,
De ceux qu’on suit à la trace
Et qui survivent en apnée.

S’engage une course contre la mare,
Et ils s’éloignent des berges.
En un repli vers nulle part,
Ensemble ils convergent.

Ils n’ont plus qu’un seul souci,
Et se pressent, car tous ceux-là,
Vont chercher dans l’eau d’ici
Un répit... avant l’au-delà.
A quoi bon se résoudre à l’exode,
Quand on est mollusque gastéropode ?
On ne peut pas s’enfuir,
Il vaudrait mieux s’enfouir.

L’eau par dessus la terre,
Le ciel par dessus l’eau,
Et sans en avoir l’air,
Le feu pour assécher les flots.

L’eau se trouble, devient opaque,
Réduite à la portion congrue.                                     
On se dispute les dernières flaques,
En poursuites incongrues.                       

Le duvet des poussins
Lentement se dissipe.
Ils préparent leur envol prochain
Et doucement s’émancipent.

Dans l’herbe gît un oripeau.
De façon tout à fait volontaire,
La couleuvre est la première
A y laisser la peau.

Le merlot sur sa branche
A délaissé le nid.
Mais sur son sort se penche
L’ombre de la tragédie.

Ses ailes l’ont trahi.
D’aucun secours ne lui sont ses pattes.
Il attend l’hallali
Et se déssèche, se déshydrate.

Impossible fuite, plus d’asile.
Premier envol et trajectoire brisée.
Terre cuite, prison d’argile.
Sortie funeste d’un innocent envasé.

La boue se craquelle.
L’eau a joué les filles de l’air.
La terre se morcelle.
Dernier tableau, ultime enfer.

De petites statues calcaires
S’en retournent poussière.