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                    MIEL OU DÉCONFITURE ?

 

 

         RACINE

          Difficile de savoir quand toute cette histoire a commencé. Il se pourrait même qu’elle ait plusieurs débuts et qu’il suffise de choisir.
Mais de ce choix, découlerait l’orientation générale du film... et sa fin.
        
         C’est une histoire en cours dont  personne ne connaît l’issue. 
         Il y a quand même des signes qui tendraient à faire penser que ça pourrait... mal se terminer.
         Le miel pourrait s’arrêter de couler. Personne ne sait quand…
         Pas de miel sans abeilles !
         Pas d’abeilles sans fleurs !
         Pour mieux assurer leur destinée, les végétaux, prisonniers de leurs racines, confient leur futur aux êtres les plus dérisoires parmi ceux qui les entourent : des insectes !
         Quand ces fragiles aéroplanes viennent butiner, les étamines de chaque fleur les enduisent de leur pollen... Et ces  messagers de l’azur vont colporter le précieux fardeau de corolles en pistils, de prairies en jardins, de fil d’avril en plaisir de mai, de saison nouvelle en année prometteuse.
          Ainsi fécondée, chaque fleur va fabriquer les petites graines qui assureront la pérennité de son espèce.
         Et autant en emporte le vent.
         La reproduction des végétaux n’est que tremblements, chatouillis, caresses. Ils s’aiment à en perdre la tête...
Ils sèment à tout vent...                                                     
         On a toujours besoin d’un plus petit que soi.
         Pas d’abeilles sans fleurs ! Pas de fleurs sans abeilles !
         Qui de la poule ou de l’oeuf  ?
         Nous faut-il revenir à la source ?… A la racine ?
         A l’origine des temps  ?

         Tout au bout de la grande chaîne de l’évolution, la division cellulaire aboutit à deux branches bien dissociées : d’une part, des invertébrés, dont les insectes, et parmi eux, les abeilles... et d’autre part, les vertébrés, avec les mammifères… et  bien des années plus tard... l’Homme. 
         Pour ces deux espèces socialement évoluées, un  seul et même impératif : répondre au défi de la vie sur Terre.
        
         Il est tentant de chercher des points de similitude - des différences aussi - entre ces deux créatures grégaires... car entre l’homme et l’insecte, il y a comme une très vieille querelle, mais aussi une très ancienne complicité...
         Pas de fleurs sans abeilles  !
         Pas de fruits sans fleurs !
         Pas d’Homme sans insectes...                        

         L’Homme de la rue distingue deux grandes familles d’insectes : ceux qui piquent et ceux qui chatouillent.
         Parmi ceux qui chatouillent, les papillons remportent tous les suffrages.
         Parmi ceux qui piquent, seule l’abeille fait l’unanimité.
         Tu lui pardonnes volontiers la douleur que te procure occasionnellement son dard, tant que son miel doré garnit la table de tes petits déjeuners.

         SAISON

         Le printemps n’ose pas encore annoncer la couleur, mais les premières effluves des chatons de saules orchestrent les premiers butinages. 
         L’abeille sort de sa léthargie hivernale quand mars adoucit les vents de février. 
         Avril accroche la fleur aux branches des fruitiers. Le parfum passe au jardin.
         Puis mai étend son règne et le fruit alourdit la branche. Le bonheur est dans le verger. Cours-y vite !    

         Il est remarquable que tu associes toujours à l’abeille le miel et beaucoup moins la confiture. Car, par delà cette capacité extraordinaire, qui lui fait sublimer en miel, les parfums suaves des fleurs, le capital sympathie de l’abeille se trouve renforcé par le rôle essentiel, vital, qu’elle joue dans la pollinisation de 80% des fruits et légumes que tu cueilles sur ta planète.   
        
          Si tu as parfois l’impression que dans ta ruche, tu perds de vue l’origine des saveurs, que tu ne perçois plus le bouquet des saisons,  il te suffit de respecter l’ordre établi, et laisser faire les mille et une ronde des abeilles qui colorent ta table et régalent tes convives.

         HAPPY CULTURE

         Comme toi, l’abeille est cavernicole et une colonie s’est installée dans ce vieux chêne... Cette écorce protectrice abrite une prospérité de bon aloi...
Tu voudrais en savoir plus, mais toute intervention sur l’arbre creux, mettrait en péril l’avenir de la colonie...
         Tu ne peux que rester en retrait et te contenter d’observer les butineuses dont les incessants allers-retours confirment l’essor de la cité.
         Sur le seuil, le zèle des ventileuses régule la température du nid ou bien distille des phéromones de rappel aux abeilles éloignées. L’interstice que tu distingues entre les deux derniers segments de l’abdomen libère des fragrances que l’air pulsé par les ailes diffuse dans la campagne.
         Un beau jour tu remarques un certain remue-ménage autour du tronc et tu pressens qu’un évènement  va se produire : la colonie va essaimer. Le refuge devenu trop exigu oblige à l’exode. La survie de l’espèce est un enjeu crucial.                   Quelques jours avant la naissance d’une nouvelle reine, l’instinct de reproduction pousse la vieille gouvernante à entraîner vers un autre horizon, la moitié des locataires.
         La caravane bourdonnante fait une halte momentanée. Agglutinées autour de la reine, des milliers de fugueuses constituent un essaim.
         C’est parfois l’occasion d’observer une longue barbe d’abeilles, reliées par une patte. Bel exemple de l’union sacrée qui, dans les moments délicats, régit les rapports entre toutes les citoyennes de la colonie.  
          
           C’est lors d’une des visites régulières de l’apiculteur à son élevage que tu peux enfin introduire le regard au sein de la bourdonnante cité. C’est  pour toi une aubaine de comprendre, par l’entremise de la ruche, ce que renferme le vieux chêne et ainsi percer les mystères de la vie des abeilles.

         BEES SAVE THE QUEEN

         Que n’a-t-on chanté l’effervescence disciplinée de ce jovial atelier ?
         Que n’a-t-on vanté la perfection de leur micro-société, distribuant à chacune les rôles gratifiants de généreuse nourricière, infatigable ouvrière ou ardente soldate ?
         Une abeille ne peut vivre seule. Elle n’existe qu’avec la colonie. Tu dois considérer la ruche comme un élément unique, un tout, constitué de milliers d’ouvrières unies par une et une seule doctrine : une pour toutes et toutes pour la reine !
         Pas d’abeilles sans reine
         Pas de reine sans abeilles.
         De savoir que l’abdomen de la reine est plus long, ses pattes plus grosses, ne te simplifie guère la tâche pour la trouver. Afin de mieux repérer l’élément fondamental de sa ruche, l’apiculteur marque la reine d’un point coloré sur le thorax.
         La société des abeilles est matriarcale. Les mâles, ou faux-bourdons, aux yeux volumineux, sont minoritaires. Ils ne sont choyés qu’un temps, uniquement pour leurs capacités génitrices.
         Les ouvrières sont stériles. La reine est l’appareil reproducteur commun à tous les habitants.
         Lorsqu’elle inspecte minutieusement les alvéoles, sa ponte est imminente.  Les abeilles s‘empressent autour d’elle, la nourrissent. Les caresses de quelques courtisanes la stimulent...
         En temps et lieu opportun, elle introduit son abdomen au fond de la cellule et y dépose un oeuf oblong, de la taille d’un grain de riz, dressé verticalement.

         8 – TO BE A BEE.

         Il ne faut que 3 jours à l’oeuf pour donner naissance à une petite créature blanchâtre, dépourvue de pattes, qui va rapidement décupler son poids. Ravitaillée par le dévouement sans faille des nourrices, la larve parvenue à maturité va accomplir sa métamorphose à l’abri des regards indiscrets. Dans l’alvéole operculée s’enclenche un étrange processus.
         Je ne te montrerai pas d’images de la nymphe car toute intervention à ce stade du développement mettrait un terme à la vie de la future ouvrière.
La naissance d’une nouvelle abeille est beaucoup plus émouvante…
         Imagine simplement quelle étrange alchimie a dissout un organisme vivant pour délivrer un nouvel être fondamentalement neuf.  La nouvelle citoyenne n’aspire qu’à se fondre dans la masse mouvante de ses consoeurs.
          Elle mettra tout son zèle à éxécuter les sept métiers pour lesquels elle a été conçue. Ses premières tâches  la cantonnent dans la ruche où elle exerce les rôles de nettoyeuse et nourrice auprès des larves.
         Quand se développent les glandes cirières sous son abdomen, elle produit des lamelles de cire pour construire les rayons.  
         Laborieuse, infatigable, l’abeille aime l’ordre. Elle a horreur du vide. Alors elle bâtit, elle rationalise tout l’espace offert par l’habitacle où elle a élu domicile.
          Au travers de la ruche vitrée de l’apiculteur, tu peux voir la savante disposition des alvéoles, emboîtées afin de consolider l’ensemble et perdre le minimum de place, pour emmagasiner le maximum de réserves alimentaires...
         Lorsque ses glandes cirières se sont atrophiées, l’ouvrière devient manutentionnaire et aide les butineuses à se décharger de leur fardeau quand elles sont de retour à la ruche. Elle les sollicite de ses antennes et leur explore la bouche avec sa langue. La butineuse régurgite alors son nectar, puis repart pendant que l’ouvrière va le transformer en miel et le déposer dans une alvéole.
         Le miel est donc un produit animal, d’origine végétale. Me faut-il te faire remarquer que cette sécrétion féminine qui fait ton régal, n’est en fait qu’une vomissure consommable ?
        
         Le jabot de l’abeille est un sac à provisions. Son contenu appartient à toute la communauté de la ruche, comme si la colonie avait un estomac collectif.  
         N’essaie pas d’imaginer quelles scènes cocasses cette faculté pourrait provoquer chez les humains. Dans cette société achevée la redistribution équitable des revenus assure la pérennité de l’espèce.
         Agée de deux semaines, l’abeille devient gardienne et va pouvoir mettre enfin le nez dehors.  Elle protège la cité en  assaillant dare dare tout intrus qui représente une menace.
         Elle cumule la fonction de soldate avec celle de ventileuse. Dans une position caractéristique, elle fait vibrer ses ailes afin de ventiler la ruche lors des périodes caniculaires. C’est au cours de cette étape de sa vie, que l’abeille va entreprendre ses premiers vols de repérage, n’hésitant pas à aller chercher de l’eau pour rafraîchir la colonie au bord de l’asphyxie.
        
         A l’âge de trois semaines, elle commence ses premiers allers-retours de butineuse. Tu serais tenté de croire qu’enfin, elle accède à la liberté, mais la suite de l’histoire va te faire déchanter.
         Cette coureuse de fond de 100 milligrammes et un peu plus d’1 cm de long, récolte le nectar d’une centaine de fleurs par vol.
         Plusieurs dizaines de voyages sont nécessaires pour fabriquer à peine un gramme de miel !  
         La prochaine fois que l’onctueux liquide coulera dans ton gosier, songe à la somme de travail nécessaire pour que tu puisses en avaler une seule cuillère...
        
         LIZA MINELLI ou la danse de l’abeille

          Ainsi tatouée, de retour à la ruche avec son précieux fardeau, elle va entreprendre une étrange danse que les savants ont mis longtemps à décoder. Les mouvements circulaires de la butineuse, ses frétillements d’ailes, ses circuits alternés sur une courte distance, avec de brusques changements de direction ont pour but d’indiquer à ses congénères l’emplacement exact d’une zone de butinage. 
         Distance et azimut sont indiqués par le ballet de la butineuse. L’odeur de la fleur qui a imprégné ses poils complète l’éventail des informations délivrées par sa chorégraphie. On peut parler de véritable langage car, le spectacle terminé, ses congénères ne tardent pas à décoller dans la bonne direction pour exploiter au mieux la découverte de la danseuse.
         Et si tu regardes bien la projection de pollen qui s’opère quand elle se pose sur une corolle, tu comprends mieux son rôle dans la pollinisation des végétaux.

 

Jour de tristesse, de grisaille

Elle s'en va vers ses funérailles

Sans personne à qui se fier

Trahit par ses ailes atrophiées

 

Elle si véloce, aérienne

Tout lui fait obstacle quand elle devient terrienne

Elle erre, elle titube, elle trébuche

Et ne reverra jamais la ruche.

 

         En fin de vie, 800 kilomètres de butinage intensif  l’ont épuisée. Elle qui n’a jamais mis le pied à terre va expirer, quelque part entre sa dernière fleur et la ruche,  dans l’indifférence générale, sauf celle de quelques recycleuses...
        
         QUEEN MARY

         Dans la colonie d’où a essaimé la vieille reine, une larve a été nourrie exclusivement de gelée royale. Cet élixir fait d’elle la nouvelle élue de la ruche. C’est aujourd’hui sa naissance et elle est promise à un destin particulier. Sa cour s’affaire autour de l’alcôve royale.  Les unes la ravitaillent, les autres s’attaquent à la gangue de cire qui la retient encore prisonnière. Un patient labeur commence pour délivrer son altesse.          
         Jouant des mandibules pour élargir l’opercule entrouvert, sa majesté se contorsionne… Les appuis de ses pattes la propulsent enfin hors de sa geôle. Les courtisanes s’empressent autour d’elle pour la toiletter et la nourrir.
         La reine connaît quelques instants de grande félicité lors de son vol nuptial. Elle monte au septième ciel où la rejoint une cohorte de bourdons, géniteurs de sa gracieuse majesté, qui justifient alors leur présence dans la colonie.
         Comblée, la belle retourne alors dans la ruche pour un exil définitif qui n’a de doré que le miel qu’elle absorbe.  Son unique exutoire se résume à déposer un oeuf au fond d’alvéoles préalablement nettoyées par les ouvrières. Elle passera alors le restant de ses jours à assurer sa descendance et ne reverra le soleil qu’au prochain essaimage.
        
         En fin d’été, les faux-bourdons, devenus inutiles, sont expulsés de la ruche pour limiter le nombre de bouches à nourrir. Une fin de cycle s’annonce et le destin de la colonie est fixé. Si les réserves sont suffisantes et le froid peu rigoureux, la colonie a de bonnes chances de passer l’hiver. Sinon, elle s’éteindra…

         L’agriculture intensive réduit considérablement la quantité et la qualité des surfaces de butinage. Les fauches précoces d’avril ensilent les premières fleurs à un moment où l’abeille a besoin de bien commencer la nouvelle saison.
         Des surfaces de plus en plus étendues d’une seule et même culture amoindrissent la diversité des zones de butinage.
        
         L’Homme et l’abeille sont des animaux, mais l’Homme est un animal qui pense... qui pense qu’il n’est pas un animal...
         Difficile de savoir si l’abeille a, comme l’Homme, conscience d’être, mais tous les deux se soucient de leur avoir. L’abeille renfloue son avoir à chaque saison nouvelle. L’avoir de l’Homme est intemporel. Hors temps, hors sol... Ornemental - Puissamment orchestré -
         L’Homme n’est plus tributaire du rythme des saisons. Il dépend des lois du marché en cours. Son désir de possession ne connaît pas d’assouvissement et l’obsède jusqu’à le placer sous le joug de l’insoutenable pesanteur de l’avoir.
         Son avoir, l’abeille l’entasse dans de petites alvéoles communes à toutes ses congénères. L’Homme range son butin dans de grandes alvéoles personnelles. Il essaie d’en remplir toujours plus  mais cela ne l’empêche pas de connaître la famine. Il ne répartit pas équitablement les ressources de sa planète. Il ne parvient pas à réguler l’accroissement de sa population. Il ne sait pas encore où il pourrait essaimer...
                 
         FLASH INFOS

         journaliste : C’est une incroyable épidémie d’une violence et d’une ampleur planétaire/faramineuse qui est en train de se propager sur la planète.
         Les abeilles s’éteignent par milliards depuis quelques années. Entre 60 et 80 % des butineuses sont portées manquantes en Amérique du Nord.
         En Europe, le quart des colonies a été décimé.
         Les scientifiques inquiets, ont trouvé un nom à la mesure de ces désertions massives : syndrome d’effondrement.
         Il est temps de sonner le tocsin car 80% des espèces végétales sont fécondées par Apis mellifera, l’abeille à miel, arrivée sur Terre 60 millions d’années avant l’Homme. Les 3/4 des cultures de fruits et légumes qui nourrissent l’humanité en dépendent.

          
         Affaiblies par la raréfaction et les modifications profondes de leur zones mellifères, les abeilles sont plus vulnérables aux parasites, plus sensibles aux maladies. Divers pesticides pulvérisés sur les cultures  interagissent entre eux et cet effet de cascade détruit les défenses immunitaires de l’abeille.
         Les nouvelles générations d’insecticides enrobent les semences pour pénétrer dans toute la plante, jusqu’au pollen que les abeilles rapportent à la ruche. L’Homme peut maintenant intervenir jusqu’au coeur de la graine, dans l’infiniment petit, là où l’abeille ne peut accéder. Elle butinera pourtant cette fleur mutante comme toutes les autres, comme elle a toujours fait. 
         Le développement des cultures de plantes génétiquement modifiées sont un risque supplémentaire que déplorent les apiculteurs.
        
         journaliste : Les échanges commerciaux dispersent les germes des luttes bio-chimiques sur toute la planète et nul ne peut contrôler le vent et ne sait où il va colporter la semence des organismes génétiquement modifiés.
         Il y a 50 ans, Albert Einstein avait déjà insisté sur la relation de dépendance qui lie les butineuses à L’Homme....  Il a prédit que la disparition des abeilles  précèderait celle de l’humanité de quatre années seulement.

         Les abeilles sont des indicatrices. Leur déclin est un avertissement. C’est une chose tragique de se rendre compte que la nature parle et que le genre humain n’entend rien…
        
         Sais-tu  à quelle heure s’éveille la prairie ?
         Calfeutré dans ta ruche, regardes-tu le ciel et la course des nuages ?
         Les vois-tu t’obscurcir l’horizon ?         

         Alors, aujourd’hui, les abeilles !?…
         Et demain,  l’Homme...?
         Miel ou déconfiture ?