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             DANS LES PUPILLES DE L'ADRET        

 

         Mon territoire est perché dans les montagnes du sud de la France. Moi, vipère d’Orsini, je ne m'éveille qu'aux beaux jours, quand la neige a déserté ma pelouse. Je ne suis active que lorsque glisse la couverture de la nuit sur les pentes de l'adret, quand la température s'élève sur le tempo du grand orchestre du soleil…

         Ils sont montés de la vallée par une belle matinée. C'étaient les premiers que je voyais fouler mon royaume. Je n'ai pas bougé. Ils sont passés sans me voir.
         Un peu plus tard et les jours suivants, d'autres sont venus, sans me prêter attention, et je leur ai accordé la même indifférence.
         Bien avant de voir leur ombre fondre sur moi, je détectais les vibrations des pas lourds de ces bipèdes géants. Immobile, je les regardais passer et ce petit jeu aurait pu durer longtemps si certains d'entre eux ne m'avaient pas bientôt accordé une attention particulière.
         Tous les jours, ils arpentent lentement ma pelouse, scrutant méthodiquement mes parterres de lavande, mes touffes d'avoine, mes rocailles.
Patience et opiniâtreté rendent palpitantes nos parties de cache-cache.

         Je ne me suis pas méfié et un beau matin, une main m'a saisie promptement et en moins de temps qu'il ne m'en faut pour tirer la langue aux importuns, je fus l'objet d'un intérêt inattendu…
           
Cette capture a au moins l’avantage de m’éviter momentanément les serres du circaète Jean le Blanc. Les reptiles constituent sa nourriture préférée et c’est mon principal prédateur. Nombre de mes consoeurs ont fini dans son jabot.

         Après m’avoir pesée, ils ont cherché à savoir si je figurais déjà dans leur fichier, où toutes les vipères d’Orsini capturées ont leur portrait. Ils nous différencient grâce à la disposition des écailles de notre tête.
         Ils apprécient aussi ma longueur et prélèvent un morceau d’écaille ventrale qui repoussera plus sombre et permettra de m’individualiser.
De plus, l’analyse ADN de ce fragment de peau augmente les connaissances nécessaires à mon suivi personnel.

Après toutes leurs observations, j'apprécie qu'ils me rendent ma liberté, exactement là où ils m’ont capturé, là où j'ai mes habitudes.
Notre relation dure depuis quelques années maintenant. Ils savent que mon espèce est en danger d’extinction et ils ont réussi, grâce à un programme européen, le LIFE, à protéger et restaurer le biotope dans lequel je vis..

 

Je profite quotidiennement des bienfaits d'Hélios et pratique assidûment  mon passe-temps favori : ne rien faire… ne rien faire d'autre qu'emmagasiner la chaleur.

Parmi mes congénères, j’ai repéré deux jeunes mâles assez brillants.
Ils ne restent pas insensibles à mes courbes et ces deux soupirants vont se disputer le droit de me faire la cour.
         La place sera attribuée au terme d’un combat loyal qui se joue à l’épaule. Leur joute rampante consiste à évincer le plus faible, ou bien… le moins motivé…
         A son retour, le vainqueur apprécie d’abord le grain de ma peau d’une langue experte, puis ses caresses se font plus possessives. Nous nous abandonnons ensuite à de longs entrelacs passionnés…

         Mon habitat est constitué de landes et de pelouses rocailleuses situées entre 900 et 2000 m d'altitude, à la frontière entre le milieu méditerranéen et alpin.  Je bénéficie donc des caractéristiques de ces deux écosystèmes d'une grande richesse. Cette diversité m'offre une palette des plus colorée et de multiples senteurs parfumées embaument mon quotidien.  Quelques joyaux qui ornent mes parterres semblent appréciés des bipèdes qui parcourent mon territoire durant la saison estivale.
Ainsi, tant que ces contemplatifs enrichissent leur collection d'images, j'ai une paix royale. Surtout que nombre d’entre eux ignore totalement ma présence pourtant si proche et ils ne font que passer…

         L'essentiel de mon régime alimentaire est constitué d'orthoptères. Entendez par là des sauterelles ou des criquets. Je suis insectivore et mon venin est moins dangereux que celui de la vipère aspic. Pas besoin d'une forte toxicité pour endormir de menues proies…
J'espère que cela vous rassure et j'entretiens l'espoir de vous charmer par d'autres aspects de ma personnalité.
Nous sommes si différents… Mais nous pourrions peut être nous trouver quelques aspirations communes.
Je suis une "lève-tard". J'émerge des bras de Morphée à point d'heure pour me traîner jusqu'en terrasse. Grasse matinée tous les jours. Ce n'est pas une philosophie , je n'ai pas le choix. ! Je régule ma température par mes déplacements. C’est la chaleur du sol qui détermine mon entrée en activité. Mes écailles sont comme autant de petits panneaux solaires ambulants qui absorbent les photons. Dès qu'il fait trop chaud, je m'abrite pour ne ressortir qu'en fin d'après-midi. Le lendemain et les jours suivants, le même emploi du temps rythme ma journée.
         Je possède aussi un privilège qui risque de faire des envieux. Je mue deux fois l’an. D’abord, mon œil devient vitreux et la vieille peau se détache sur ma tête, puis se fissure progressivement et se retourne comme une chaussette. Je m’en débarrasse en me frottant aux aspérités du terrain. En quelques minutes, la mue me rendra éclat et couleurs.
Qui parmi vous n’a pas un jour rêvé de faire peau neuve ?

         Et puis un jour, pour mieux connaître ma vie et mes déplacements, j’ai fait l’objet d’une manipulation qui m’a propulsé directement dans la 4ème dimension ! La puce électronique qu’ils m’ont fixée sur le corps renvoie des ondes à un récepteur qui dénonce ma position. Ces manipulations délicates sont exécutées avec précaution. Ils savent pertinemment qu’à la prochaine mue, je serai débarrassée de cet accoutrement. Cela ne les empêchera pas de m’en poser un autre, jusqu’à ce que je livre tous mes secrets…

Tant de technologie déployée autour de mon insignifiante existence  est possible grâce aux programmes LIFE qui financent ces projets de restauration des habitats naturels menacés et  protégent les espèces en voie de disparition dans l’Union Européenne.
        
         Il me faut donc tolérer leur présence quotidienne sur mon territoire afin
qu’ils puissent m’aider à reconstruire mes effectifs.
         Il faut dire que je n'ai jamais fait l'objet de tant d'intentions pacifiques.
         D'ordinaire, quand un de leur semblable voit un serpent, un coup de bâton met fin à la rencontre inopinée.
         Ceux qui m’étudient restent donc discrets sur la localisation de mes zones de reproduction. Ils cherchent à comprendre comment mes effectifs se réduisent peu à peu à peau de chagrin.
Je suis une espèce protégée et les plus juvéniles de leurs représentants peuvent poser leur main gantée sur moi uniquement lorsqu’ils sont encadrés par des responsables qui ont une autorisation de l’Etat pour me manipuler.

         Je considère d'une prunelle bienveillante le fait de mettre mes moeurs à la portée du grand public. Etude, protection, éducation nous fera enfin admettre au rang des créatures sauvages et libres, aussi respectables que les autres.
         Le respect est sans doute la chose dont j'ai le plus besoin.
         Nous sommes si différents et en même temps si proches…

Il m'a fallu du temps pour m'habituer à ces manœuvres, mais j'ai fini par conclure qu'ils ne me voulaient que du bien.
         Je crois même que sans eux… je ne serais plus de ce monde !

         Des consoeurs qui s’ébattent dans un lieu mythique du tourisme ont fait l’objet de manoeuvres qui résument toute la problématique qui conditionne ma survie aux activités humaines. 9 000 cyclistes amateurs se sont lancés sur les routes une semaine avant une étape du Tour de France.
         Chacun des pratiquants de la petite reine pouvait raisonnablement compter sur la présence d’au moins deux membres de sa famille pour le réconforter sur la ligne d’arrivée. C’est donc un minimum de 27 000 personnes qui s’apprêtaient à déferler sur mes pelouses !!
         Mais ce jour-là, j’étais sous bonne protection !
         Des gardes assermentés ont pris position pour exercer une surveillance discrète.
Diverses associations et organismes publics ont mis en œuvre des procédés destinés à m’éviter le piétinement intensif de ma pelouse… De simples rubalises et quelques barrières ont canalisé la déferlante vers les voies autorisées.
La fréquentation touristique de masse me menace directement.

La multiplication des aires de pique-nique, les aménagements pour la pratique de loisirs sont autant de corollaires de la vie moderne qui me sont préjudiciables et contribuent à ma raréfaction…
         Moi, vipère d'Orsini, je suis sans doute la plus menacée des espèces présentes dans ce petit coin du globe.
         Mon futur semble compromis en raison de la faiblesse de mes effectifs… Il paraît que ce serait plutôt la surpopulation qui met le tien en péril…

Le soir, j’ai pu contempler d’un œil apaisé les coutumes de ces étranges mammifères socialisés… Panurge n’aurait pas mieux parqué son troupeau…

         Cela peut sembler paradoxal, mais la disparition de certaines activités humaines a une incidence sur ma survie.
          Je vois plutôt d'un bon œil l'arrivée du troupeau sur les pâturages, car j 'ai besoin qu'on tonde ma pelouse et le maintien du pastoralisme a une incidence positive sur l’entretien de mon  habitat.
         Mon problème principal provient de la dynamique de colonisation de certains végétaux. L'embroussaillement fait diminuer la superficie de mon espace vital. Si la forêt se referme sur mon territoire, mes parterres de fleurs disparaissent, mes proies s’enfuient. La prairie est le seul milieu naturel capable de m’accueillir.
          
         Alors , une des missions du programme LIFE consiste à abattre les pins colonisateurs et évacuer les branchages, pour établir des liens entre les différentes placettes où mon espèce s'épanouit…
          Ces travaux ouvrent des corridors pour renouer le contact entre les reliquats de nos populations. Nous sommes si peu nombreuses et si isolées. Nous manquons de brassage génétique.

La vie, si précieuse, qui habite mon ventre fait palpiter mes flancs. Un heureux dénouement approche. Mes premières contractions laissent présager la sortie imminente de ma descendance…
Quinze petits centimètres d’écailles porteurs de tous mes espoirs.

Quelques semaines plus tard, je me glisse sous terre et entre en hibernation.

         Mes protecteurs entament alors une autre action d’ouverture de mes espaces. Un brûlage dirigé à petite échelle, et de façon raisonnée offrira d’autres terres promises à mon futur.
         Quand la neige ne subsistera plus que sur les sommets, la vie reviendra peu à peu sur ces terres calcinées. A mon réveil, de nouveaux espaces ouverts
prolongeront ma survie.
          
        
         A quoi je sers, moi, la vipère d'Orsini ?
A rien, comme Mozart, a dit l’un de vos penseurs !
         Peu importe que je survive ou disparaisse… Le monde peut très bien tourner sans moi !
Le futur de mes vipéreaux dépend d’un nouveau regard…
Car dans mes pupilles posées sur l'adret, se reflète un azur infini qui colore un patchwork végétal où stridulent, butinent, s’ébattent, des centaines de petites bêtes qui montent… et tant d’autres espèces dérisoires...
Un soleil gros comme ça illumine quotidiennement mon jardin d’Eden dans lequel tu te plais à retrouver ta place, humain…

Ces multiples formes de vie sont étroitement liées, fonctionnent en inter-relations et la précarité de l'une peut fragiliser l'équilibre de l'ensemble.
Il en va ainsi depuis des millénaires et dans cette routine réside un espoir légitime et primordial : que chacun continue à jouer sa partition, à assurer modestement le rôle qui lui a été imparti...

Y joueras-tu encore longtemps le tien, humain ?

Une des causes principales de ma disparition, c’est le manque de connaissances.
         Ca fait de ce défi ni plus ni moins que la simple prise en compte du droit de vivre. Droit universel que l'évolution a lentement conféré à quelques privilégiés.

         Je crois que je commence à comprendre ce qui te pousse à m’étudier avec autant d'assiduité, de passion… Il y a tant de choses que tu ignores à mon sujet…

         Nous sommes si différents…

         Tous ces mots que tu échanges, tous ces chiffres que tu couches sur ton papier, sont autant de miroirs qui trahissent tes désirs de comprendre ce qui t'échappe… Un peu comme si tu  voulais arrêter le temps…

         Ne masquerais-tu pas ainsi tes craintes concernant l'avenir de ta propre espèce ?

Si différents… et en même temps si proches…

         Tous les moyens que tu es capable de mettre en œuvre pour me sauver ne sont peut être que les prémisses de ce qu'il te faudra accomplir pour assurer ta propre survie…